9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 18:32

 

                              I          

 

Ne te souvient-il donc plus de nos matins

Émerveillés ? À nos yeux des nuages

Rosissants de pêchers, blancs de pruniers

 

Apparurent : dans l'air, la danse de flocons

Blancs, roses, ou des deux couleurs ; pommiers,

Poiriers vigoureux, abricotiers graciles.

 

Tel parut ce jardin à nos regards voilés

De larmes, et durant des jours garda enclos

Le reflet dans les cieux d'une aube inattendue.

 

Là étaient, tu sais bien, l'espoir et la promesse ;

Mais l'abeille pourtant au sortir de sa ruche

Déjà butinait l'illusion, d'où elle tire,

 

Tout comme je le fais, un miel de vie.

 

 

                               II

 

Une nuée, puis une averse... peu à peu

Revint l'hiver ; et pendant de longs jours,

Reclus, nous entendîmes grommeler le feu.

 

Disparurent alors les arbres blancs et rouges,

Noyés sous les frimas ; et dans le ciel tout blême

Courait un sifflement incessant de fuseaux ;

 

Il plut, sans fin. Le soleil (mais d'où resurgi ?)

Vint de nouveau briller au carillon des cloches :

Tout était vert, vert aussi ce jardin.

 

Où étaient les rameaux pareils aux filigranes ?

Tous les pétales à terre. Et quand vint l'aurore

Nous foulâmes aux pieds les souvenances vaines,

 

Chacune avec encor l'empreinte d'une larme.

 

 

                               III

 

Tu t'en souviens ? j'ai dit : « Ô âme sœur,          

Ils sont vivants. Ne sais-tu pas que pour la vie

L'on jette quelque chose d'encore plus beau

 

« Que la vie : son impalpable effloraison

D'ailes ? L'arbre qui voit, à ses ramures,

Mille fruits tout altérés de sève, désigne

 

« Sur le sol oubliées, ces fleurs qu'il délaissa...

Mais non, pas celui-ci, m'arrêtai-je, celui

Qui n'a aux branches et au pied ni fruits ni fleurs. »

 

Il se tenait dressé sans crainte ou allégresse,

Et sans plus connaître hivers ni printemps, cet arbre :

Un arbre auquel désormais le vent des tempêtes

 

N'ôterait que feuilles à peines nées, et sitôt chues.

 

 

                               IV

 

« Arbre ignoré ! » dis-je, tu te rappelles ?

« Arbre étrange, dont la frondaison laisse voir

Un double vert, avec ce jaunet discordant ;

 

« Arbre maudit, qui es fait d'étranges ramures,

D'un feuillage étrange, ici rond, là acéré,

Qui recèles je ne sais quels nœuds, quels filaments ;

 

« Arbre que ta santé même a rendu chétif,

Arbre qui ne portes plus de bourgeons en fleur,

Arbre qui ne vois plus des ailes chues à terre ;

 

« Arbre défunt, qui n'a cure du tendre effluve

Qui charrie les pollens, ni du sifflement

De la nuée qui, rageuse, fouaille les vignes...

 

« Ah ! elles sont en toi, les racines du gui !»

 

 

                              V

 

Quel vent de haine te porta, et quelle force

Aveugle ou ennemie inocula ce germe

Minuscule et mou dans ta rude écorce ?

 

Toi, tu ne savais pas, ne croyais pas : mais lui voulut :

Il sillonna ton tronc de ses vertes veinules,

Il se fit un purin qu'il tira de ta moelle !

 

Et tu dépérissais : tu perdais conscience

Du beau, du bien, tu ne sentais plus la poussée

Des bourgeons, tellement t'entravait ton lichen.

 

Et lui grandit et l'emporta : et toutes tes couleurs,

Toutes tes suavités, le suc de tes fruits,

Et toute la fragrance de tes fleurs,

 

Ne sont qu'une opaline perle de mucus.

 

 

                               VI

 

Arbre, deux âmes sont en toi. Ne sens-tu plus

Leur lutte, au moment où tu recueilles

Dans le nonchalant murmure des vents ?

 

Celle qui s'avivait de pleurs et de sourires,

Qui souriait vers toi du bord de ses corolles,

Qui gémissait pour toi de ses pousses tranchées,

 

Et qui d'amour frissonnait aux envols

D'abeilles velues, déjà s'ignore elle-même.

Tu vis par l'autre, et de plus en plus tu dérobes

 

À toi-même, en une fuite immobile ; et voici

Que l'ombre étrangère déjà sur toi l'emporte,

Se fait toi. Et toi, malgré tes bourgeons d'antan,

 

Tu distilles à présent le gluten de la mort.

 

  

 

 

                              ♦

 

 

Il vischio

 

 

                              I                    

 

Non li ricordi più, dunque, i mattini          

Meravigliosi ? Nuvole a' nostri occhi,

Rosee di peschi, bianche di susini,

 

Parvero : un'aria pendula di fiocchi,

O bianchi o rosa, o l'uno e l'altro : meli,

Floridi peri, gracili albicocchi.

 

Tale quell'orto ci apparì tra i veli

Del nostro pianto, e tenne in sé riflessa

Per giorni un'improvvisa alba dei cieli.

 

Era, sai, la speranza e la promessa,

Quella ; ma l'ape da' suoi bugni uscita

Pasceva già l'illusïone ; ond'essa

 

Fa, come io faccio, il miele di sua vita.

 

 

                             II

 

Una nube, una pioggia... a poco a poco

Tornò l'inverno ; e noi sentimmo, chiusi

Per lunghi giorni, brontolare il fuoco.

 

Sparvero i bianchi e rossi alberi, infusi

Dentro il nebbione ; e per il cielo smorto

Era un assiduo sibilo di fusi ;

 

E piovve e piovve. Il sole (onde mai sorto ?)

Brillò di nuovo al suon delle campane :

Tutto era verde, verde era quell'orto.

 

Dove le branche pari a filigrane ?

Tutti i petali a terra. E su l'aurora

Noi calpestammo le memorie vane

 

Ognuna con la sua lagrima ancora.

 

 

                            III

 

Ricordi ? Io dissi : «O anima sorella,

Vivono ! E tu saprai che per la vita

Si getta qualche cosa anche più bella

 

Della vita: la sua lieve fiorita

D'ali. La pianta che a' suoi rami vede

I mille pomi sizïenti, addita

 

Per terra i fiori che all'oblìo già diede...

Non però questa (io m'interruppi), questa

Che non ha frutti ai rami e fiori al piede».

 

Stava senza timore e senza festa,

E senza inverni e senza primavere,

Quella ; cui non avrebbe la tempesta

 

Tolto che foglie, nate per cadere.

 

 

                           IV

 

Albero ignoto ! (io dissi : non ricordi ?)

Albero strano, che nel tuo fogliame

Mostri due verdi e un gialleggiar discordi ;

 

Albero tristo, ch'hai diverse rame,

Foglie diverse, ottuse queste, acute

Quelle, e non so che rei glomi e che trame ;

 

Albero infermo della tua salute,

Albero che non hai gemme fiorite,

Albero che non vedi ali cadute ;

 

Albero morto, che non curi il mite

Soffio che reca il polline, né il fischio

Del nembo che flagella aspro la vite...

 

Ah!  sono in te le radiche del vischio !

 

 

                           V

 

Qual vento d'odio ti portò, qual forza

Cieca o nemica t'inserì quel molle

Piccolo seme nella dura scorza ?

 

Tu non sapevi o non credevi : ei volle :

Ti solcò tutto con sue verdi vene,

Fimo si fece delle tue midolle !

 

E tu languivi; e la bellezza e il bene

T'uscìa di mente, né pulsar più fuori

Gemme sentivi di tra il tuo lichene.

 

E crebbe e vinse ; e tutti i tuoi colori,

Tutte le tue soavità, col suco

De' tuoi pomi e il profumo de' tuoi fiori,

 

Sono una perla pallida di muco.

 

 

                         VI          

 

Due anime in te sono, albero. Senti

Più la lor pugna, quando mai t'affisi

Nell'ozïoso mormorio dei venti ?

 

Quella che aveva lagrime e sorrisi,

Che ti ridea col labbro de' bocciuoli,

Che ti piangea dai palmiti recisi,

 

E che d'amore abbrividiva ai voli

D'api villose, già sé stessa ignora.

Tu vivi l'altra, e sempre più t'involi

 

Da te, fuggendo immobilmente ; ed ora

L'ombra straniera è già di te più forte,

Più te. Sei tu, checché gemmasti allora,

 

Ch'ora distilli il glutine di morte.

 

 

 

 

Giovanni Pascoli

Traduction de Maurice Javion 

Anthologie bilingue de la poésie italienne  

Gallimard, 1994 

SG