13 septembre 2013 5 13 /09 /septembre /2013 16:14

 

    

Voilà ce chêne solitaire

Dont le rocher s'est couronné,

Parlez à ce tronc séculaire,

Demandez comment il est né.

 

 

Un gland tombe de l'arbre et roule sur la terre ;

L'aigle à la serre vide, en quittant les vallons,

S'en saisit en jouant et l'emporte à son aire

Pour aiguiser le bec de ses jeunes aiglons ;

Bientôt du nid désert qu'emporte, la tempête

Il roule confondu dans les débris mouvants,

Et sur la roche nue un grain de sable arrête

Celui qui doit un jour rompre l'aile des vents ;

             L'été vient, l'aquilon soulève

La poudre des sillons, qui pour lui n'est qu'un jeu,

Et sur le germe éteint où couve encor la sève

             En laisse retomber un peu.

             Le printemps de sa tiède ondée

             L'arrose comme avec la main ;

             Cette poussière est fécondée,

             Et la vie y circule enfin.

 

 

La vie ! À ce seul mot tout œil, toute pensée,

S'inclinent confondus et n'osent pénétrer ;

Au seuil de l'infini c'est la borne placée,

Où la sage ignorance et l'audace insensée

             Se rencontrent pour adorer !

 

 

     

Il vit, ce géant des collines ;

Mais avant de paraître au jour,

Il se creuse avec ses racines

Des fondements comme une tour.

Il sait quelle lutte s'apprête,

Et qu'il doit contre la tempête

Chercher sous la terre un appui ;

Il sait que l'ouragan sonore

L'attend au jour ... ou, s'il l'ignore,

Quelqu'un du moins le sait pour lui.

 

 

     

Ainsi quand le jeune navire

Où s'élancent les matelots,

Avant d'affronter son empire,

Veut s'apprivoiser sur les flots,

Laissant filer son vaste câble,

Son ancre va chercher le sable

Jusqu'au fond des vallons mouvants,

Et sur ce fondement mobile

Il balance son mât fragile

Et dort au vain roulis des vents.

 

 

     

Il vit ! Le colosse superbe,

Qui couvre un arpent tout entier,

Dépasse à peine le brin d'herbe

Que le moucheron fait plier.

Mais sa feuille boit la rosée ;

Sa racine fertilisée

Grossit comme une eau dans son cours,

Et dans son cœur qu'il fortifie

Circule un sang ivre de vie,

Pour qui les siècles sont des jours.

 

 

     

Les sillons où les blés jaunissent

Sous les pas changeants des saisons,

Se dépouillent et se vêtissent

Comme un troupeau de ses toisons ;

Le fleuve naît, gronde et s'écoule ;

La tour monte, vieillit, s'écroule ;

L'hiver effeuille le granit ;

Des générations sans nombre

Vivent et meurent sous son ombre :

Et lui ? voyez, il rajeunit !

 

 

     

Son tronc que l'écorce protège,

Fortifié par mille nœuds,

Pour porter sa feuille ou sa neige

S'élargit sur ses pieds noueux ;

Ses bras que le temps multiplie,

Comme un lutteur qui se replie

Pour mieux s'élancer en avant,

Jetant leurs coudes en arrière,

Se recourbent dans la carrière

Pour mieux porter le poids du vent.

 

 

     

Et son vaste et pesant feuillage,

Répandant la nuit alentour,

S'étend, comme un large nuage,

Entre la montagne et le jour ;

Comme de nocturnes fantômes,

Les vents résonnent dans ses dômes ;

Les oiseaux y viennent dormir,

Et pour saluer la lumière

S'élèvent comme une poussière,

Si sa feuille vient à frémir.

 

 

     

La nef, dont le regard implore

Sur les mers un phare certain,

Le voit, tout noyé dans l'aurore,

Pyramider dans le lointain.

Le soir fait pencher sa grande ombre

Des flancs de la colline sombre

Jusqu'au pied des derniers coteaux.

Un seul des cheveux de sa tête

Abrite contre la tempête

Et le pasteur et les troupeaux.

 

 

     

Et pendant qu'au vent des collines

Il berce ses toits habités,

Des empires dans ses racines,

Sous son écorce des cités,

Là, près des ruches des abeilles,

Arachné tisse ses merveilles,

Le serpent siffle, et la fourmi

Guide à des conquêtes de sables

Ses multitudes innombrables

Qu'écrase un lézard endormi.

 

 

     

Et ces torrents d'âme et de vie,

Et ce mystérieux sommeil,

Et cette sève rajeunie

Qui remonte avec le soleil ;

Cette intelligence divine

Qui pressent, calcule, devine

Et s'organise pour sa fin,

Et cette force qui renferme

Dans un gland le germe du germe

D'êtres sans nombres et sans fin ;

 

 

     

Et ces mondes de créatures

Qui, naissant et vivant de lui,

Y puisent être et nourritures

Dans les siècles comme aujourd'hui ;

Tout cela n'est qu'un gland fragile

Qui tombe sur le roc stérile

Du bec de l'aigle ou du vautour ;

Ce n'est qu'une aride poussière

Que le vent sème en sa carrière

Et qu'échauffe un rayon du jour !

 

 

 

Et moi, je dis : « Seigneur ! c'est toi seul, c'est ta force,

             Ta sagesse et ta volonté,

             Ta vie et ta fécondité,

             Ta prévoyance et ta bonté !

Le ver trouve ton nom gravé sous son écorce,

Et mon œil dans sa masse et son éternité ! »         

 

 

 

 

Alphonse de Lamartine

Choix de Poésies

Éditions Lemerre, 1944

 

 

 

 

 

 

 

Lapito

 

Louis-Auguste Lapito

Paysage au grand chêne

Musée de la lunette, Morez

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