18 mai 2011 3 18 /05 /mai /2011 15:37

 

                                            À la mémoire d'Odysseas E.

 

 

L'âme pleine d'un souci clos sur lui-même       telle une de

ces boîtes-à-secret chinoises        qu'on tourne et retourne

dans ses mains avec agacement           soupçonnant que si

l'on parvenait à faire jouer le déclic du couvercle       on la

découvrirait très probablement vide,

 

une flûte passée à la ceinture          j'ai machinalement pris

le chemin de la garrigue avec l'idée que je pourrais trouver

la paix dans l'ombre à l'odeur d'encens         de l'un de ces

bois de Pins qui        malgré la désaffection moqueuse des

"modernes"      depuis l'archaïque époque des Grecs n'ont

cessé d'inspirer à tous leurs visiteurs      le même insidieux

sentiment de sacré qui nous saisit en face de la mer          

 

Foulant l'herbe basse dont la chaleur du soleil faisait lever

les parfums       aussi longtemps qu'Apollon gravissait les

degrés menant au zénith, dans une sorte d'éblouissement

somnambulique      cerné par les buissons de mûres et de

lentisques,   j'ai marché entre les collines jusqu'à m'égarer

 

De temps en temps je surprenais un frisson scintillant de

lézard        aussitôt réfugié sous sa pierre         ainsi qu'un

feu-follet à l'heure où sonne la dernière étoile          signe

pour nos ancêtres       que leurs âmes bleues n'ont plus le

droit de folâtrer par les allées désertes de nos cimetières.   

 

Enfin s'est profilée au détour d'un vallon           la pinède

que j'espérais        Hâtant le pas je suis entré bientôt dans

l'ombre tiède       qui me parut fraîche       et dont le tapis

d'aiguilles brunes sous mes pieds craqua comme un vieux

parquet      Fugacement       j'eus l'impression de pénétrer

dans la maison de mon enfance                                  

 

Les colonnes des fûts soutenaient une ample voûte végé-

tale aux formes floues          qui m'évoquaient ces nuages

d'orage  entre lesquels Tiepolo laisse dériver des radeaux

de ciel bleu turquoise          emprunté par lui aux matins

des annonciations de Fra Angelico             

 

Quoique les déités des hommes m'aient toujours semblé

fictives      et même dérisoires       deux-trois oiseaux

      avec la complicité des cigales     ont réussi à me faire

éprouver de quelle divine teneur était        en cet endroit

composé le silence      

 

En moi grandit      que je croyais exténué     un espoir     

peut-être ranimé par l'oxygène incomparable du pays natal

 

si bien que plein d'exaltation      sans m'inquiéter d'à Qui je

m'adressais        j'ai pris ma flûte   

 

et j'ai joué un hymne que je croyais avoir oublié         Celui

que je chantais avec mes camarades     aux temps lointains

       tout de blanc vêtus       tenant un panier débordant

de pétales de roses         en rang par deux nous défilions le

jour des Rogations        

 

Alors    signe ou coïncidence      comme une approbation

douce et profonde       avec portamentis et neumes       l'im-

mense voix du Vent s'est enflée au-dessus de ma tête

 

Telle qu'elle inspira depuis toujours aux moines          cet

unisson         qui traverse les siècles de pierre dont se clôt

    là-haut      l'épaisseur des voûtes romanes

 

lorsque leur plain-chant déploie en ondes concentriques

jusqu'à l'horizon          une atmosphère d'invincible paix

autour du monastère...

 

 

 

 

Xavier Bordes

Revue Nunc n°4

Éditions de Corlevour

xavierbordes.wordpress.com

SG