21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 06:31

 

 

                                          À Francisque Sarcey.

 

 

 

Ne vous semble-t-il pas que l'arbre nous regarde,

Que l'arbre nous écoute et qu'on l'entend parfois,

Et qu'on peut, dans chacun, pour peu qu'on prenne garde,

Reconnaître un visage et trouver une voix ?

 

Après tout, pourquoi pas ? Car tout arbre est un être,

Selon sa destinée, hilare ou gémissant ;

Le charme ne dit pas tout ce que dit le hêtre,

Mais tous deux ont une âme et parlent au passant.

 

Le chêne, montagnard cramponné sur la pente

Où le granit paraît toujours prêt à rouler,

Robuste compagnon, est la rude charpente

Empêchant les sommets altiers de s'écrouler.

 

Le marronnier sourit ; bien portante et bourgeoise,

Sa verdure abondante incite à la gaîté :

C'est la note en plein air, la ronde villageoise,

Refrain de Béranger par cent voix répété.

 

Tordu, ridé, blanchi comme un vieux misérable,

Le saule rabougri, séché, mort à demi,

Montre son tronc noueux au ciel inexorable,

Ainsi qu'un poing fermé lève vers l'ennemi.

 

Le solide noyer, qu'on frappe à coups de gaule,

Pour en faire tomber son délicieux fruit,

C'est le dur travailleur, son fardeau sur l'épaule,

Qui ne se plaint jamais et besogne sans bruit.

 

Le tilleul est calmant, reposant, balsamique ;

Mais bien qu'il soit superbe et malgré qu'il soit fort,

Il a je ne sais quoi d'un peu mélancolique :

Souvenir qui s'efface ou chagrin qui s'endort.

 

Le svelte peuplier, doigt géant qui se dresse

Sur le bord de la route où passe le lourdaud,

Semble, pour notre peine avoir quelque tendresse

Et promettre qu'on trouve autre chose là-haut.

 

Le sapin, toujours noir, où ne glisse aucune aile,

Où nulle fleur ne s'ouvre, où ne chante aucun nid,

Nous dit que la souffrance, hélas ! est éternelle,

Tandis que le bonheur est bien vite fini.

 

Le tremble qui s'agite, et murmure et soupire,

Harpe vibrant toujours, sonore, au moindre vent,

C'est le rêveur que sa pauvre douleur inspire,

Qui chante quelquefois, mais qui pleure souvent !

 

— Ne vous semble-t-il pas que l'arbre nous regarde,

Que l'arbre nous écoute et qu'on l'entend parfois,

Et qu'on peut dans chacun, pour peu qu'on prenne garde,

Reconnaître un visage et trouver une voix ?

 

 

 

 

Henri Second

La Sylphide, revue littéraire

1897

SG