18 avril 2014 5 18 /04 /avril /2014 06:33

 

    La feuille s'ouvre et je la traverse comme une porte, une porte pour insecte bien sûr, car voilà ce que j'étais devenu pour quelque temps, mais sans rien changer à ma forme. Un vent végétal y passe avec moi. L'arbre m'invite en ses clairières intimes. C'est comme s'il me prenait par la main.

 

    « Voici les flots de sève dans lesquels tu peux plonger, nager, respirer pour acquérir ma persistance. Voici les travées et croisées de ma cathédrale avec mes colonnes de fibres qui s'épanouissent en chapiteaux et nervures. Voici les vitraux de mon écorce qu'illuminent des rayons plus acérés que ceux que percevaient tes yeux et que je te rends capable de distinguer. Adopte ma vue, mes perspectives et mes horizons.

 

    Quand tu retourneras dans ton espace, tu auras l'air un peu hébété. On le serait à moins. D'autant plus que tu ne pourras presque rien dire pour raconter cette aventure, encore moins l'expliquer. Certains de tes congénères riront de ce qu'ils croiront être tes maladresses, alors que tu viendras peut-être de les sauver de quelque péril que tu auras été le seul à voir venir. Prépare-toi au pire ; les quolibets pleuvront.

 

    Explore encore les branches de mon savoir, les nœuds de ma circulation. Hâte-toi ; ne relâche pas ton attention ! Non que je veuille te mesurer le temps, mais c'est toi qui bientôt n'en pourras plus de nostalgie. Donc il te faut profiter à plein de ces quelques minutes que tu t'accordes.

 

    Certes j'accepterai tes nouvelles visites si tu réussis à me repérer dans la forêt que je cache mais qui me cache aussi. Sauras-tu en saisir l'occasion ? Car tu vas avoir un tel travail pour traduire dans ta langue ce que je te montre dans la mienne en te l'infusant sans que j'aie besoin de te l'enseigner. Après ton retour tu seras seul.

 

    Parviendras-tu à accumuler suffisamment de loisir pour revenir ici t'abreuver, te détendre dans mon immensité ? Il le faudrait si tu voulais vraiment partager mon vide à tes frères, leur vide aux miens, pour que chaque membre de ton peuple ait son espace dans le nôtre.»

 

 

 

 

Michel Butor

Seize lustres    

Gallimard, 2006

SG