10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 08:07

IV

  

     Dans la forêt de Marly, il arrive que je me perde, ayant, sans m'en apercevoir, quitté les chemins et sentiers au long desquels j'ai plaisir à rêver les yeux ouverts et ne regardant que mes rêves.

     Me perdre, est une figure. Je connais trop ma forêt pour m'y égarer autrement qu'en esprit. Mais j'aime me servir de figures de langage autant que me laisser aller aux belles songeries suscitées par une marche dans une forêt crépusculaire.

     Que ne voit-on alors ? Des choses naturellement insolites. Par exemple, l'autre après-midi — dispersés çà et là parmi les herbes folles, les bogues de châtaignes, les glands et les faînes du précédent automne — des fragments de corps humain d'une matière blanche, délavée, on dirait spiritualisée. Plâtre ou marbre ? Chair véritable, peut-être ?

     Un jour, cette suite de rencontres inattendues s'est rassemblée en un seul corps de femme tout en marbre veiné de Carrare ; et qui remue, marche, a l'air de parler. De ce qu'elle m'a dit, je ne me souviens plus. Je sais que cette figure ne ressemblait à aucune autre, sauf dans sa matière sensible mais impalpable. Ni à elle-même ? Il faudrait essayer d'expliquer ceci... Mais explique-t-on un rêve ? Fût-il plus cru et animé que cette réalité que je côtoie, caresse, frappe, dont je sculpte les formes à chaque regard accordé ?

     Un autre jour, dans ma forêt marlyenne, je fais la rencontre d'un peintre avec son attirail d'art sur le dos. Je lui parle de cette paradoxale figure, d'une matière si mystérieuse, qui s'avançait nue, parée d'une beauté indéfinissable. « C'est ma création, me répond l'inconnu, il faut du blanc dans certaines perspectives pour figurer un éclairage qu'on cherchait vraiment ailleurs. Cette forêt toute entière est mon œuvre, ajoute-t-il avec un geste d'emphase. Les fragments dont vous parlez sont les ratages de ma requête quotidienne, et cette figure complète, qui s'est détachée de ma toile, est ma plus belle réussite. Elle erre de son propre mouvement dans la grande allée de chênes séculaires que vous connaissez aussi bien que moi, puisque vous avez coutume, dites-vous, de vous laisser aller au rêve en compagnie des arbres. »

     Qu'ajouter à un langage si bien rythmé et d'une décisive clarté ? J'ai incliné la tête et poursuivi ma promenade, mais je n'ai plus revu ni la statue vivante ni son auteur. Et dans la perspective de l'allée de chênes géants, aucune forme blanche ne s'est plus présentée à mes yeux.

 

 

 

 

Franz Hellens

Valeurs sûres, 1962

SG