28 août 2018 2 28 /08 /août /2018 07:37

 

                                               I

 

Elle :

 

 

Lui :

 

 

Ensemble :

 

 

 

Ah, très aimable berger,

la vie me laisse assommée.

 

Ah, bergère, mon cœur vif,

J'ai pris la vie en plein pif.

 

Mains transies et pieds gelés,

n'est-il pas temps de pinter ?

 

 

                                               II

Elle :

 

 

Lui :

 

 

Ensemble :

 

 

Oh, adorable mignon,

j'ai avec moi un flacon.

 

Ah, bergère gentillette,

j'ai avec moi ma burette.

 

Boire au vert est un plaisir

sans buste de Vladimir !

 

 

                                                III

 

Elle :

 

 

Lui :

 

 

Ensemble :

 

 

Au revoir, chevrettes roses,

retournez-en au kolkoze.

 

Au revoir, chers petits veaux,

laissez-moi vivre au repos.

 

C'est là le médicament

contre sorts et dirigeants !

 

 

                                                IV

 

Elle :

 

 

Lui :

 

 

Ensemble :   

 

 

Gagnons la forêt épaisse.

Je jette mon carnet d'adresses.

 

Allons vivre en aparté.

J'abandonne le Comité.

 

Que dire aux gens sérieux ?

Que nous n'vivrons pas comme eux.

 

 

                                                V

 

Lui :

 

 

Elle :

 

 

Lui :         

 

 

Que dire si d'un à-pic

dans le bois déboule un flic ?

 

Qu'on vit avec son aimé

comme Lénine exilé.

 

Quelle philosophe voilà !

Mes questions s'arrêtent là.

 

 

                                                 VI

 

Elle :

 

 

Lui :

 

 

Ensemble :

 

 

J'irai nue à la vesprée

me baigner, comme une fée

 

Et, au dam des partisans,

moi je serai ton Tarzan.

 

Taïaut ! Au fond des halliers

on attrape la BBC !

 

                                                 VII

 

Elle :

 

 

Lui :

 

 

Ensemble :

 

 

Sans zakouski nous boirons

la rivière, en vrais Slavons.

 

Et mangeant notre pain dur

oirrons la vérité pure

 

Écoutons bien l'étranger

qui nous fournit notre blé.

 

 

                                                 VIII

 

Elle :

 

 

Lui :

 

 

Ensemble :

 

 

En cueillant bolets et baies,

nous en aurons pour l'année.

 

Feuilles, pignes des sous-bois

tiendrons lieu de petit bois.

 

Hache, plus dur est on fer

qu'occiput de Secrétaire !

 

 

                                                 IX

 

Elle :

 

 

Lui :

 

 

Ensemble :

 

 

Le samedi pour mon coquin

je mijoterai un bain.

 

Tu hais faucille et marteau ?

Vive fourchette et couteau.

 

Que plie le sceptre viril

et se consacre au connil !

 

 

                                                 X

 

Elle :

 

 

Lui :

 

 

Ensemble :

 

 

Dès qu'il fera moins d'zéro

je serai ton brasero.

 

Et mignotant ta chaudière

nous saurons passer l'hiver.

 

Plus sévère est la gelée,

et plus chaud le Mausolée.

 

                                                 XI

 

Elle :

 

 

Lui :

 

 

Ensemble :

 

 

Sur un tronc tape le pic,

enragé comme un indic.

 

C'est bon, avec le corbeau,

de regarder tout de haut.

 

Nom de nom ! Quelle forêt !

On n'en voit pas la moitié.

 

                                                 XII

 

Elle :

 

 

Lui :

 

 

Ensemble :

 

 

C'est meilleur d'humer les pins

dans les bras de son coquin !

 

Ah, noble odeur du bouleau

qu'on soit sobre ou alcoolo.

 

Si ça sent fort le pourri,

c'est qu'on est près du Parti

 

                                                 XIII

 

Elle :

 

 

Lui :

 

 

Ensemble :   

 

 

Je suis ton air, ton ozone,

Nous désunira la zone.

 

Je suis tien jusqu'au cercueil.

Je suivrai, si on te cueille

 

Si la peine est à perpète,

deux serons, comme sous la couette

 

 

                                                 XIV

 

Elle :

 

 

Lui :

 

 

Ensemble :

 

 

Nous voici mélancoliques !

Est-ce un champignon toxique ?

 

Le champignon défouraille :

j'ai la Tcheka dans l'entraille.

 

Rendons tropes et boyaux

sur tout le Politburo !

 

 

                                                 XV

 

Elle :

 

 

Lui :

 

 

Ensemble :  

 

 

Gloire aux bois et gloire aux cieux !

Notre coquin se sent mieux !

 

Gloire aux futaies, aux clairières !

Guillerette est la bergère !

 

Qu'il est bon d'aimer un peu

après un grand choc nerveux.

 

                                                 XVI

 

Elle :

 

 

Lui :

 

 

Ensemble :

 

 

C'est bon d'accoler son cher

sans Boulat, sans lampadaire.

 

J'écoute chanter l'oiselle

étendu sur ma donzelle.

 

Gloire aux champs, à la forêt !

Non aux chefs et au progrès.

 

 

                                         Ensemble :

 

 

L'état ne cuit pas ta potée,

camarade, il te la vole.

Plus tu vas loin dans la forêt

et plus plein sera ton bol.

 

Ni Berdiaev ni les Saints

ni la revue L'Étranger

ne nous sauverons des gredins

qui se forcent à boire du thé.

 

La volonté de changement

pour Illitch fut délétère.

Mais le grand chambardement,

ça, les Russes savent faire.

 

Tout pouvoir est un invalide.

Un pharaon sans esclaves

et plus encore sa pyramide

finissent dans la débâcle.

 

Observe bien la forêt,

camarade, et son feuillage.

Damant le pion au P.C.

la feuille a toujours l'avantage.

 

Où est l'issue pour la Russie ?

Aux grands chefs étriller le « c ».

Loups, petits ours et lièvres gris

l'ont depuis très longtemps fait.

 

Car égaler les quadrupèdes,

nous qui n'avons que deux pieds,

est à coup sûr pour une tête

russe une excellente idée.

 

Abandonnons fonctions et toits,

respect cafard, frousse honteuse.

De cette Création le roi

manque de pattes chaleureuses !

 

 

 

 

 

Joseph Brodsky

Vertumne et autres poèmes

Traduit du russe par Véronique Schiltz

Gallimard, 1993

SG