9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 05:51

 

      Les cyprès, hauts et élancés, qui de San Guido à Bolgheri vont en double file, bondirent à ma rencontre comme de jeunes géants en course et me regardèrent.

Ils me reconnurent et : « Tu nous reviens donc, murmurèrent-ils, la tête inclinée vers moi. Pourquoi ne descends-tu pas ? Pourquoi ne t'arrêtes-tu pas ? Le soir est frais et le chemin connu de toi. »

      « Oh ! assieds-toi à notre ombre embaumée où le mistral souffle de la mer. Nous ne te gardons pas rancune de tes lapidations d'autrefois. Oh ! elles ne faisaient jamais mal ! »

      « Nous portons encore des nids de rossignols. Oh ! mais pourquoi fuis-tu si vite ? Les passereaux, le soir, entrelacent encore leur vol autour de nous. Oh ! reste ici ! »

      « Beaux petits cyprès, mes petits cyprès, fidèles amis d'un temps meilleur, oh ! de quel cœur je resterais avec vous, répondais-je en les regardant, oh ! de quel cœur !

      « Mais, mes petits cyprès, laissez-moi partir : ils ne sont plus, ni ce temps, ni cet âge. Si vous saviez !... Allons, ce n'est pas pour dire, mais aujourd'hui je suis une célébrité.

      « Et je sais lire du grec et du latin ; et j'écris, et j'écris ; et j'ai beaucoup d'autres vertus. Je ne suis plus un gamin, petits cyprès, et des pierres, spécialement, je n'en lance plus,

      « Et surtout aux plantes ». Un murmure ondoya parmi les cimes vacillantes, et le jour tombant, aux teintes de rose, brilla d'un sourire compatissant dans la verdure sombre.

      Je compris alors que les cyprès et le soleil avaient une douce pitié de moi, et bientôt un murmure se fit paroles : « Nous le savons bien, tu es un pauvre homme.

      « Nous le savons bien, et le vent, qui ravit les soupirs des hommes, nous l'a dit, que ton cœur se consume en d'éternelles luttes que tu ne sais ni ne peux apaiser.

      « Aux chênes, ainsi qu'à nous, tu peux conter ici ta tristesse humaine et la douleur de vous tous. Vois comme la mer est calme et bleue, comme le soleil descend gaiement vers elle !

      « Et comme ce couchant est plein de vols d'oiseaux ! Comme il est joyeux le gazouillis des passereaux ! La nuit venue, ils chanteront, les rossignols.

      « Demeure, et les fantômes mauvais, oh ! ne les suis pas.

      « Les mauvais fantômes qui, des profondeurs noires de vos cœurs tourmentés par la pensée, surgissent comme les émanations putrides et phosphorescentes de vos cimetières devant le passant.

      « Demeure ; et nous, demain, au milieu du jour, alors qu'à l'ombre des grands chênes les chevaux musent et qu'alentour tout est silence dans l'ardente plaine,

      « Nous te chanterons, nous cyprès, les chœurs qui vont éternellement de la terre au ciel. De ces ormeaux les nymphes sortiront pour t'éventer avec leur voile blanc ;

      « Et Pan l'éternel, qui sur les hauteurs solitaires et dans les plaines s'en va seul à cette heure, submergera, ô mortel, dans la divine harmonie, le souci de tes travaux ».

      Et moi : « Bien loin, au-delà des Apenins m'attend la Titti, répondais-je ; laissez-moi aller. La Titti est comme un petit oiseau, mais elle n'a pas de plumes pour se vêtir.

      « Et elle mange autre chose que des noix de cyprès. Je ne suis pas non plus un Manzonien qui soutire quatre fois sa paye pour l'ordinaire. Adieu, cyprès ! Adieu, ma douce plaine ! »

      « Que veux-tu que nous disions au cimetière où ta grand'mère repose ? " Et ils fuyaient, et ils paraissaient un noir cortège qui va en grommelant, en toute hâte.

      Du sommet de la colline alors, du cimetière, il me parut voir descendre dans la verte allée des cyprès, grande, solennelle, vêtue de noir, ma grand'mère Lucie.

      Dame Lucie, de la bouche de laquelle, entre les ondulations de ses blancs cheveux, la parole toscane, si sotte dans le manzonisme des Stenterelli,

      Descendait, chantante, pleine de force et de suavité, comme d'un sirvente du XIIIe siècle, avec le mélancolique accent de Versilia que je porte en mon cœur.

      Ô grand'mère, grand'mère ! Ah ! que cette nouvelle était belle quand j'étais enfant ! Dites-la mois encore, dites-la à cet homme sage la nouvelle de celle qui chercha son amour perdu.

      « Sept paires de souliers tout en fer j'ai usées pour te retrouver ; sept bâtons de fer j'ai usés pour me soutenir dans ma fatale marche.

      « Sept grandes fiasques j'ai remplies de larmes, sept longues années de larmes amères : Tu dors, sourde à mes cris désespérés ; et le coq chante, et tu ne veux pas te réveiller. »

      Ah ! comme elle est belle, ô grand'mère, et comme elle est vraie encore la nouvelle ! C'est vraiment ainsi.

      Et ce que je cherchai en vain, matin et soir, pendant tant et tant d'années, est peut-être ici,

      Sous ces cyprès où je n'espère, où je ne pense plus reposer ; peut-être, grand'mère, est-ce dans votre cimetière solitaire, parmi ces autres cyprès, là-haut...

      La locomotive fuyait, haletante, tandis qu'ainsi je pleurais en mon cœur ; et un joli troupeau de poulains hennissants, au bruit courait, tout joyeux.

      Mais un âne gris broutant un chardon rouge et bleu ne bougea pas : à tout ce vacarme il ne daigna pas donner un regard et, sérieux, il continua lentement de brouter.

 

 

 

 

Giosuè Carducci

Oeuvres poétiques

Rombaldi, 1960

 

 

 

 

 

 

 

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 De San Guido à Bolgheri

SG