20 octobre 2011 4 20 /10 /octobre /2011 06:33

  

Chêne et chien voilà mes deux noms,

étymologie délicate :

comment garder l'anonymat

devant les dieux et les démons ?

 

Le chien est chien jusqu'à la moelle,

il est cynique, indélicat,

— enfant, je vis dans une ruelle

deux fox en coïta-

tion.

 

L'animal dévore et nique,

telles sont ses deux qualités ;

il est féroce et impulsif,

on sait où il aime mettre son nez.

 

Le chêne lui est noble et grand

il est fort et il est puissant

il est vert il est vivant

il est haut il est triomphant.

 

Le chien se repaîtrait de glands

s'il ne fréquentait les poubelles

Du chêne la branche se tend

vers le ciel.

 

Dans le Paradis y avait

un arbre de la connaissance.

Le serpent au pied se lovait

et voici perdue Innocence.

 

Au bois je figurais pendu,

quelle virilité peu sûre.

Du sperme naît la mandragore

dans la nuit du tohu-bohu.

 

Flamboie maintenant le dragon,

toison d'or, coupe d'émeraude,

chevelure couleur de gaude,

pierre tombée de son front.

 

Cerbère attend son gâteau de miel.

Je l'ai nommé, c'est un monstre :

trois têtes à ce serpent de garde,

crocs ses dents, griffes ses ongles.

 

Il me faut trouver tous les sens

de l'ex-libris et du blason :

ce chien reflète l'analyste,

c'est encore de l'agression !

 

Achève ce narcissisme,

vers le lac penche ta face :

à droite fleurit l'onanisme,

et là-bas le goût pour les fesses.

 

Symboles œuvres individuelles,

vous ne méritez que cela :

vous êtes comme moi mortels

et celui qui vivra verra.

 

Je vivrai donc puisque cet homme

m'a rendu, dit-il, clairvoyant

et que je sais de l'inconscient

discerner ombres et fantômes.

 

Ils n'avaient pas quitté le monde,

le monde les avait quittés.

Je n'ai pas méprisé l'immonde,

mais lui-même s'en est allé.

 

Le refoulé noir alchimique

qui dominait les réactions

se sublime dans l'alambic

de ces heures d'inaction.

 

Vétérinaire, horticulteur,

il s'insère dans mon destin.

Le chien redescend aux Enfers.

Le chêne se lève — enfin !

 

Il se met à marcher vers le sommet de la montagne.

 

 

 

 

Raymond Queneau

Chêne et chien

suivi de Petite cosmogonie portative

Gallimard, 2008

SG