8 janvier 2011 6 08 /01 /janvier /2011 07:39

 

                                          À Yvonne Zervos

 

Bouche folle ou sage

Il te faut parler

Bouche ouverte ou close

Il te faut rêver

Plus haut que ton souffle

 

Paroles paroles pendues

Aux plumes vérités des nids

 

Entre les branches dessinées

Du mur sans fin de la forêt

Les étoiles des œufs s’amassent

 

C’est le bouleau la coquille

Et les roues fusées en ailes

 

De douces devenant subtiles

Les bouches tremblent de savoir

Légère brise sur les îles

 

Et mille plages c’est l’aune

Ou le saule sans rupture

La caresse s’éternise

Dans ce globe de verdure

Piétiné par les oiseaux

 

Il a plu sur les acacias

Poitrines que la fraîcheur mêle

Seins libérés des jours des heures

Tempes marquant un pas fidèle

Grand'route éprouvant son pouvoir

 

Une autre nuit que notre nuit

La chaleur aveuglante et crue

Sûre de retrouver sa force

Entre les doigts entre les bras

Entre les membres du platane

 

C’est le cyprès sur les tombeaux

Et pour tout dire il faut mentir

Les mots les morts découronnés

Plongent leur ombre dans son ombre

Sans sortir d’un sommeil de pierre

 

Vite comblez-moi cette ornière

Car une autre ornière vous guette

Le plus bel astre perd racine

La nuit vous moulera la tête

L’if en flammes n’allume rien

 

Le sapin aux lèvres dures

Le pin qui sait bien se taire

Le noyer à son ouvrage

Le tilleul à son parfum

Comme un sourd à son silence

 

L’arbre en cercle des voyages

L’arbre des sentiers communs

L’arbre d’émail roux et blanc

L’arbre aux lianes bouillonnantes

L’arbre des maisons en ruines

 

Le hêtre aux paniers troués

Le frêne aux épaules calmes

L’orme redoutable aux hommes

Le prisme du peuplier

Et le saule au bout d’un fil

 

L’orage honnête s’épuise

A contredire l’espace

Qu’ils se chargent de combler

L’aune envoûte la rivière

Le charme adoucit le chêne

 

Le chêne adoucit l’amour

Ses os orientent ses veines

Le miel dort dans sa fourrure

Et la houle de la mousse

Recouvre ses vieilles graines

 

L’océan tout est préservé

C’est la cloche le chêne sonne

 

Le vent fait battre son cœur

Chaque vague chaque feuille

Change voit clair et rayonne

 

Les ailes ont quitté le corps

De la forêt l’arbre s’envole

 

Il règne de la terre au ciel

Il s’éclaircit il prend des forces

Il chante et peuple le désert

 

Un plus tendre bois

Un miroir plus vert

Une seule voix

Reflètent l’azur

Sous toutes ses faces.

 

 

 

Paul Eluard

Le livre ouvert II 

Gallimard

SG