9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 06:20

 

Mes yeux tout excités me prennent par la main,

Me mènent à travers un pur réseau couleur fuchsia,

Des arbres de Judée qui bâillent et s'étirent vers la floraison.

Notre contact subtil nous réveille,

 

Cependant que je passe d'une pièce à l'autre

À l'intérieur de cette serre de plein vent.

Pommiers et cornouillers m'incitent

À goûter leur senteur de dentelle blanche ; je m'attarde,

 

M'arrête assez longtemps pour cueillir leur parfum,

Puis continue le long du sentier en labyrinthe

Que mes yeux ouvrent à travers les débris de l'hiver.

 

De tous côtés, dans cette mer d'avril aux tons d'aigue-marine,

Sur les bords de laquelle j'avance indolemment,

Voiliers, frégates, vaisseaux baleiniers

Captifs de la marée précoce du printemps

 

Commencent à hisser des voiles vertes,

Se préparent à lever l'ancre pour les océans de l'été.

Je salue d'invisibles équipages, aussi actifs que les abeilles,

À bord de ma flottille spirituelle, et invente en secret

 

Des moyens d'évasion, afin d'assurer la sortie

Du port enclavé dans les terres où mon esprit

Est resté trop longtemps en cale sèche.

 

Aucune fuite ne se dessine sur mes pupilles,

Mais, tandis que je m'éloigne de ces songes creux

Et que mes pas s'approchent de la saison nouvelle,

Je me rends compte que la liberté n'exige guère plus

 

Que de redécouvrir les cycles de la vie

Qui nous unissent l'un à l'autre, et chacun

À la Création originelle. La survie dépend des regards

Qui saisissent l'avenir et le passé dans l'universel Maintenant ;

 

Eux seuls peuvent semer des graines, implanter l'âme

Dans la terre fertile, fondre les os avec l'air :

Le sang de l'arbre de Judée est mon sang.

 

 

 

 

Louis Daniel Brodsky

La terre avide suivi de

Vingt-quatre merles qui s'envolent

Traduit de l'anglais par Jean Lambert

Gallimard, 1992

SG