20 juillet 2013 6 20 /07 /juillet /2013 11:29

 

 

                                 Un poème de Thomas Hardy traduit par Paul Valéry

 

 

       D’un pas majestueux les deux exécuteurs s’avancent sur les tertres.

       Ils portent deux lourdes haches aux fers larges et brillants, et une longue scie à deux mains, flexible, aux dents faites pour entamer les troncs puissants.

       Tels ils approchent de l’arbre superbe qui montre sur son flanc la marque de la mort.

 

       Ils ont mis vestes bas ; ils balancent les haches ; ils frappent à coups redoublés, juste au ras de la terre.

Autour d’eux volent les éclats ; de blancs éclats couvrent la mousse et les feuilles tombées.

       Bientôt une large et profonde entaille tranche l’écorce tout autour du tronc.

       Et l’un des hommes essaie d’envoyer une corde au haut de l’arbre, et il finit par y parvenir.

 

       La scie intervient alors, et travaille jusqu’à ce que la cime du haut géant frissonne. À chaque passage de la lame on voit croître et s’étendre ses frissons.

       Les hommes retirent la scie ; ils pèsent sur le câble. Mais l’arbre ne fait encore que chanceler, et eux s’agenouillent et se remettent à scier. Derechef, ils s’écartent, ils essaient encore de tirer l’arbre bas.

 

       Enfin le mât vivant s’incline, s’incline plus encore. Avec un cri, Job et Ike se jettent de côté. Parvenu à la fin de sa longue résistance, l’arbre craque et s’abat. Il ébranle en tombant tous les arbres qui l’entourent, et deux cents ans de croissance constante sont anéantis en moins de deux heures.

 

 

Ce poème nous a été communiqué par Madame Hardy, il est le dernier

qui fut écrit par Thomas Hardy, peu de temps avant sa mort. (N.d.T.)

 

 

 

 

Throwing a Tree

 

 

    The two executioners stalk along over the knolls,  

    Bearing two axes with heavy heads shining and wide,

    And a long limp two-handled saw toothed for cutting great boles,

And so they approach the proud tree that bears the death-mark on its side.

 

Jackets doffed they swing axes and chop away just above ground,

    And the chips fly about and lie white on the moss and fallen leaves;

    Till a broad deep gash in the bark is hewn all the way round,

    And one of them tries to hook upward a rope, which at last he achieves.

 

The saw then begins, till the top of the tall giant shivers:

    The shivers are seen to grow greater each cut than before:

    They edge out the saw, tug the rope; but the tree only quivers,

    And kneeling and sawing again, they step back to try pulling once more.

 

Then, lastly, the living mast sways, further sways: with a shout

    Job and Ike rush aside. Reached the end of its long staying powers

    The tree crashes downward: it shakes all its neighbours throughout,

    And two hundred years’ steady growth has been ended in less than two hours.

 

 

 

                                                                                         Thomas Hardy

 

 

Palimpsestes n°2  

Traduire la poésie

Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1995 

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