24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 09:12

 

L'enfant pleurait dans le sapin, saisi par la soudaine nuit, par le froid, la fatigue, la peur.

 Cesse de mouiller mes cils, mes sourcils et broussailles et de me secouer de tes sanglots, j'ai horreur de la pluie. Friponneau toute l'après-midi, importunant qui rampe, qui croît qui sautille, qui vole, qui se tapit, tu larmoies maintenant comme un poltron. Qui te prendrait en pitié ? Pas le lierre que tu as délacé ni la fougère que tu as saccagée ; pas le coucou qui ne trouve plus un seul nid vaillant pour ses œufs, ni la fourmi rageusement égarée dans sa propre maison dont tu as perturbé les labyrinthes.

L'enfant réprime ses pleurs. Quelqu'un lui parle-t-il vraiment ou rêve-t-il ?

 Ce n'est point un songe garnement, tu n'en es pas digne. Je te gourmande bel et bien, moi le sapin dans lequel tu poisses tes jeans. Il faut t'y faire, les arbres marchent, parlent et pissent, aiment et haïssent comme les humains. Pour l'heure, je te déteste et j'ai forte envie de t'expédier, d'un coup de rein, dans les bras épineux de mon confrère le houx.

L'enfant n'a plus de doute, il s'est réfugié dans un sapin qui a langue et humeur. Un déférent émerveillement se substitue à ses frayeurs.

 Monsieur le Sapin ?

 Insuffisant, l'enfant.

 Mon beau Sapin ?

 Non, pas cette rengaine ! Tu es intelligent, l'enfant, trouve une formule moins éculée, appropriée à mon état. Réfléchis. Quelle est ma couleur ? Que symbolise-t-elle ?

 Ah ! oui, le vert, monsieur l'Académicien ?

Un glorieux frémissement zigzague dans l'arbre, de la cime à la radicelle.

L'enfant risque la dégringolade.

 Ne t'épouvante pas, mon fils, c'est le frisson de la pérennité qui me transporte et te transportera. Tu vas être véhiculé dans l'immortalité.

Éperdu d'abord, l'enfant.

L'arbre s'est pis en marche, c'est certain, mais pour quelle aventureuse destination ? Il se rassure quand il voit l'orée de la forêt et l'embouchure de la large route nationale constellée de phares.

Voilà, le sapin vient de s'engager sur la chaussée. Les automobilistes s'affolent et ralentissent derrière cet énorme unijambiste empanaché, discrètement éclairé par une lune et quelques étoiles complices.

Ainsi, jusqu'à l'entrée de la ville où la stupeur fige tous les circulants. Seuls les feux rouges et les feux verts, qui en ont vu de toutes les couleurs, continuent à fonctionner. Le sapin les respecte et s'enquiert du logis de l'enfant.

 J'habite au cinquième étage de la rue de la Flore.

 Chez moi, en quelque sorte. Serai-je assez haut pour te déposer devant la fenêtre ?

 Oui, mais ne voulez-vous pas rester dans mon quartier , il y a de la place pour vous.

Non, on enterre à Paris, après-demain, un pensionnaire de la Coupole du quai Conti. Je dois remplacer au Père Lachaise un saule-pleureur qui soigne une crise de fou rire dans une clinique à Zurich.

 

 

 

 

Paul Thierrin

Vagabondages n°25

Nov/Déc 1980

SG