3 août 2020 1 03 /08 /août /2020 08:25

 

Marchant un jour dans une forêt mal léchée

je veux dire sauvée des travaux des hommes

et insoucieuse des bruits du marcheur

j'ai songé que nous aurions dû à sa façon hirsute

inventer le monde

 

ô bienheureux désordre

exubérant désordre et insolent

ma forêt n'avait pour loi que le surgissement de ses feuilles

ses plis d'ombre et de ronces

ses lacis de souches vieilles et de roches

son silence troué de chants soudains

et dans les éclats de ciel dormant sur les mousses

la calme assurance de se survivre

 

tout y était joyeusement de travers

tout d'un instinct libre pensant sa forme

du fragile plus têtu que le temps

des morts tranquilles et lentes

et silencieuses

rien de droit que les arbres qui montaient

pour toucher la lumière

n'est-ce pas là un modèle pour vivre ?

idées folles comme des herbes sont folles

désirs tenaces comme des fougères

récits d'écorce inépuisables

chants lancés pour rien dans l'air

 

ah bien aussi de discrets soupirs

de branches gémissant dans le vent

puisqu'il faut bien souffrir

 

mais toujours en tout sous l'immobile

l'épine neuve

et la vie unanime qui respire

 

ô faisons-nous un monde ainsi dévoué

au secret courage de vivre

aux feuillaisons impudentes de l'âme

frissonnant sous l'averse

racines pensant rêveusement la cime

 

ô beau désordre sans serments

 

 

 

 

 

Jean-Pierre Siméon

Levez-vous du tombeau

Gallimard, 2019

SG