23 août 2020 7 23 /08 /août /2020 06:45

 

1

 

Je me souviens d'une grande pitié.

 

C'était le temps des arbres.

 

Le temps de juste avant la mort, temps marqué.

Vieillis, arbres vieillis dans le temps induré.

Boyaux de bois sacrifiés par l'aride.

La sécheresse est leur saison

La sécheresse est leur raison

Leur souvenir : aucune mémoire de l'eau verte

 

 

 

2

 

Les arbres sont la sainteté du monde

L'absolu de lumière habillé par de l'ombre

Jusqu'à l'effacement de l'arbre dans sa nuit

Puis dans le jour, dans le sommeil du jour

Voici l'arbre et

Voici la statue de l'éclair

Déshabillée par la foudre, ruinée par la nuée de sauterelles

Que le soleil va boire

Avec la sève avec les colliers d'ambre

 

 

 

3

 

Je me souviens d'une grande pitié.

 

Arbres, vous n'aviez plus de pacte avec la vie

Vous aviez oublié l'alphabet de vos feuilles :

chlorophylle, parenchyme, crénelure, aisselle,

coussinet, mérithalle, invoclure, rosette...

Rie le vocabulaire ! Les arbres se rappellent

Un grand losange bleu bousculé par leurs branches

Puis un nuage à leurs lèvres d'oxygène

 

C'était c'était longtemps

Longtemps avant le temps

De l'écorce tombée

Et du tronc craquelé

Longtemps avant le temps

De la vulve stérile

De la verrue massive

Et du cœur fusillé

 

 

 

4

 

Sont donc ces arbres, que de morts les habitent !

Dans les nœuds. Dans les nœuds. Dans les nœuds.

L'étranglement est un discours

L'étranglement n'est pas un discours

(L'étranglement. L'étranglement. L'étranglement.)

Je pense à la strangulation des arbres

Par les hommes, par le méthane, par l'ypérite

Par l'oxyde et par le carbone

Et tout cela, sous l’œil des dieux, fleurs de rat !

 

 

 

5

 

Arbres vus dans la douleur de l'esprit

Béliers à l'abandon

Chacun avec ses cornes

Et la fragilité de vos sabots terribles

Ô béliers d'Abraham

Dans cet espace où vous blessez l'espace, et vos poils rudes

Eau-forte eau morte eau à jamais absente

Et nul chevreau et nul enfant sous des ombrages

Ni le couteau béni et ni la hache

—  Et toujours l'indifférence de ce Dieu

 

 

 

6

 

Le temps de Dieu est noir.

Je me souviens c'était.

C'était la pitié grande.

 

 

 

7

 

Les nodules ne se dissoudront pas.

L'arbre disparaîtra.

Équation rugueuse et dévidée et vide.

Chant après l'asphyxie du chant : qu'en reste-t-il ?

Lignes tordues, vieux rictus, christ anonyme.

Tout cela comme une épingle dans le sang.

Et dans l'oreille accouplée à la mer

Un peu d'écume et le dernier solfège

 

L'hirondelle

et

Le rien

 

 

 

8

 

Mais l'arbre n'est pas l'arbre il est musique

Et dans la mort il est musique inachevée

« L'inachèvement est la cime » cela fut dit

Et l'arbre mort n'a plus de cime, il est torsion

Et linge sans transpiration : sueur ni sang

Pour aucun linge. Seulement le nul oiseau

Pour accompagner la colonne du solfège

Jusqu'à ce point inapparu bien au-delà de l'horizon

Au-delà de la page blanche

Où cela     on ne sait pourquoi  — cela chante

 

 

 

9

 

Gravés de leur vivant par les amoureux vifs

Les arbres sont aussi gravures dans l'esprit

C'est courbe de la vie dessin de la mémoire

 

Ce qui sur nous retombe

Sur eux aussi retombe

C'est entre nous le grand concile du silence

: Le soleil obscurci

 

Et dans le vide

Dans le silence vide

La jeune antique morte     son cœur son cœur son cœur

Sa tête enfermée dans du rien

 

Son cœur toujours gravé sur un arbre vivant

 

 

 

10

 

Je me souviens d'une grande pitié.

C'était le temps des arbres.

 

Leur souvenir :

Aucune mémoire de l'eau verte

 

 

 

 

 

 

Salah Stétié

Oiseau ailé de lacs

Fara Morgana, 2010

SG