25 juillet 2020 6 25 /07 /juillet /2020 07:57

 

L'amandier était noir cru,

comme un fruit vert

cru et rude sous le soleil de février.

 

Sa taille était difforme, son tronc récalcitrant,

          ses branches toutes mêlées

je me disais pourtant

qu'il serait bon l'aimer

mais qu'il faudrait lui faire

trop de courbettes et de génuflexions

et de sourires en queues d'oreillettes bleutées...

et que ces choses là

je les avais trop mal apprises

pour m'en souvenir aujourd'hui...

 

Alors j'ai passé mon chemin

le long du fleuve parsemé des premières touffes

            de violettes,

j'ai pressé le pas

J'ai somnolé les longues ruptures des amandiers tout blancs

J'ai dévoré leur odeur, toujours pareille

et je me suis enfuie à travers elles, dans le temps des

            autres temps de mes voyages

déjà hier et encore demain

me jouant à défigurer l'écoulement inversé des vies...

 

L'amandier sans fleurs fut de mon voyage

Il le parsemait d'éclosions vibrantes et passées

Ses pétales couvraient l'été de linceuls éclatants

Il jaillissait de brumes aux lumières de juillet

J'étais l'éclosion de sa sève

et nos mémoires se chevauchaient sur les étendues

            des mêmes serments.

Je ne savais plus où était mon espoir

De devenir

Ou d'avoir été

 

Je projetais mon enfance depuis mes années vécues

vers les fleuves d'aval-amont sans sources

L'amandier noir mourut avant de bourgeonner

et tous les mouvements du temps se mélangeaient...

J'entendis les gestes de demain,

les rires sonnèrent tous les espaces,

j'entendis ma voix résonner mes autres visages tous

            emmêlés et distincts,

tous imperceptiblement mais irrémédiablement différents d'âge.

 

Je devins ma jeunesse, ma vieillesse, l'instant

et l'amandier, l'amandier noir fou,

se mit à regrandir.

 

Alors j'ai couru,

j'ai couru le long du fleuve vivant

j'ai arraché les herbes éparses

j'ai jeté les cailloux bleus dans l'eau claire,

j'ai cloué le papillon jaune à un marronnier-arbre avec

des bourgeons et rien d'autre

mais le grand amandier,

le grand amandier noir n'a plus bougé.

Ses tiges nues se sont paralysées, toutes

tout d'un coup

On eut dit qu'un sorcier les avaient brûlées

Elles me fixaient,

elles mes fixaient comme si je les avais frappées

comme si je leur avais violé un secret,

Mais je ne sais rien de ce qu'elles sont

je ne suis pas le sorcier qui les a brûlées

Il faut me laisser

ne plus me regarder...

 

Alors j'ai couru

j'ai couru encore le long de la vallée angoissée

j'ai couru jusqu'à toi

qui a cogné tes bourgeons roses contre ma petite tête fêlée

qui m'a prise comme autrefois

qui m'a chanté les jours de printemps clair

 

et j'ai retrouvé ton écorce dure, pareille

L'amandier noir n'a pas existé

 

Il est dans une plaine aux lignes sans courbes

Il n'y a plus de fleuves d'odeurs dans aucun monde

            aucun temps

Il n'y a pas d'écoulement inversé des vies.

 

Et j'ai repris le chemin

le long chemin parsemé des premières touffes de

            violettes, j'ai pressé le pas.

 

Mais je sais bien que tu es là

le sorcier ne t'a pas brûlé

je ne sais rien, et qui tu es

je n'ai pas violé ton secret

refleuris blanc au lieu de me fixer

ne me regarde plus

je suis aujourd'hui seulement

reprends ta taille, c'est le printemps

ne sois pas demain et l'hier

ne me regarde plus

 

et j'ai déserté

déserté la vallée blanche des amandiers

déserté jusqu'à ne plus m'en rappeler...

 

Peut-être qui sait, un jour me retrouvera-t-il

enroulée dans les reins du lichen

peut-être un jour qui sait nous comprendrons

que l'amandier noir était l'été

et qu'il fallait le retrouver

à travers toutes les saisons que nous nous serions inventées

et qu'il fallait l'amadouer

et se faire avec lui les espaces de ce temps nouveau

 

Demain ou hier

peut-être...

 

 

 

 

Monique Vanthomme

Vagabondages n°25

Nov/Déc 1980

SG