13 mai 2020 3 13 /05 /mai /2020 11:00

 

Ce temple de cyprès, qui ne chante ou murmure,

                    Profond comme la mort ;

L'éternelle épaisseur fixée à sa ramure

                    Par le décret du sort ;

 

Sa funèbre beauté, son âme ténébreuse,

                    Et cet esprit amer

Qui fait rendre à l'excès de la chair amoureuse

                    L'essence de la mer ;

 

Était-ce toi, sinon quelque sombre feuillage,

                    Tissé de toutes parts,

À qui tu n'empruntais qu'une invisible image

                    Et d'aveugles regards ?

 

Sous leur abri, jadis, quelle fureur panique,

                    Quel dieu vaste et secret,

Nos lèvres et nos bras à sa force impudique

                    Longuement resserrait !

 

L'impénétrable nuit, les cieux, et le mystère

                    De leur divine horreur,

Avaient aux yeux, auprès de ce bois solitaire,

                    Une moindre noirceur.

 

Jusqu'à nous quelquefois, par l'écart du nuage

                    Que sa marche interrompt,

Une fumeuse Hécate au sinistre visage

                    Dardait son double front.

 

Mais nous, sans autres soins que l'ombre et le silence,

                    Et le même désir

Où venait entre nous notre unique présence

                    À peine se trahir,

 

Nous laissions, confondus, sur mainte étroite couche,

                    S'apaiser tour à tour

Et monter la lenteur de ce nombre farouche

                    Qui préside à l'amour.

 

Cyprès, c'est à présent de votre fruit funeste

                    Exprimé tout entier,

(Pourquoi d'un feu si beau faut-il que rien ne reste

                    Aux cendres du brasier ?)

 

C'est de leur triste miel qu'aujourd'hui je m'enivre,

                    Et vos graves rameaux

Que j'entends seuls en moi se répondre et poursuivre

                    Un peuple de tombeaux.

 

 

 

 

 

François-Paul Alibert

La guirlande lyrique

Paris, 1925

 

SG