19 avril 2020 7 19 /04 /avril /2020 13:00

 

                                                  À la mémoire d'Alexandre Serguiévitch Pouchkine.

 

 

Qu'as-tu, sombre forêt, — à être si pensive ? — D'un obscur souci — pourquoi t'embrumes-tu ?

Comme Bova ¹, le puissant héros, — l'ensorcelé, — qui marchait sans armure — de tête au combat,

Tu te tiens là, courbée, — sans plus lutter — contre les brusques — nuées de tempête.

Ton feuillage touffu, — ton casque vert, — l'ouragan furieux te l'a arraché — et en a dispersé les débris.

Ton manteau est tombé à tes pieds — et s'est réduit en poussière... — Tu te tiens là, courbée, — sans plus lutter.

Que sont devenus — ton haut parler, — ta force orgueilleuse, — ton impériale vaillance ?

À ton ombre jadis, — dans la nuit silencieuse, — s'épanchait le chant — du rossignol...

À ton ombre jadis, — en tes jours d'opulence, — amis et ennemis — trouvaient la fraîcheur...

À ton ombre jadis, — le soir à la brune, — l'orage grondeur — venait disputer...

Il déploie sur toi — ses noirs nuages, — il t'étreint — de ses froides rafales.

Et tu lui cries — de ta voix retentissante : — Arrière, va-t-en ! — Passe au large !

Mais lui tourbillonne — et fait rage... — Tu frissonnes en ton cœur, — tu vacilles...

Puis tu te raidis — et tu mugis : — tout alentour n'est que sifflements — et clameurs et rumeurs.

L'orage sanglote — comme un liéchi, comme une goule, — et emporte ses — nuages à la mer.

Où est maintenant — ta verte puissance ? — Tu t'es toute noircie, — tu t'es embrumée.

Tu t'es ensauvagée, tu n'as plus de voix... — Et quand souffle la tempête, tu ne sais plus — que geindre une plainte — sur le mauvais temps...

Ainsi donc, sombre forêt, — bogatyr Bova, — toute ta vie, — s'est consumée dans les combats.

S'ils ne t'ont pas vaincue, — les violents orages, — tu as été dépecée — par l'automne, noir.

Et c'est quand tu sommeillais, — quand tu étais désarmée — que les puissances ennemies — sont revenues à la charge.

De dessus tes épaules de bogatyr — elles ont fait tomber ta tête, — et sans grand effort, — au moindre souffle.

            

                                                                                           1837

 

¹ Bova Korolévitch est un personnage des contes populaires polonais importé en Russie.

 

 

 

 

Alexeï Koltsov

Les poètes russes : anthologie et notices biographiques

par Emmanuel de Saint-Albin

Savine Éditeur, 1893

SG