1 mars 2020 7 01 /03 /mars /2020 08:30

            

                               I


La clarté de ces bois en mars est irréelle,

tout est encor si frais qu'à peine insiste-t-elle.
Les oiseaux ne sont pas nombreux ; tout juste si,

très loin, où l'aubépine éclaire les taillis,

le coucou chante. On voit scintiller des fumées
qui emportent ce qu'on brûla d'une journée,

la feuille morte sert les vivantes couronnes,

et suivant la leçon des plus mauvais chemins,

sous les ronces, on rejoint le nid de l'anémone,

claire et commune comme l'étoile du matin.



                              II


Quand même je saurais le réseau de mes nerfs

aussi précaire que la toile d'araignée,

je n'en louerais pas moins ces merveilles de vert,

ces colonnes, même choisies pour la cognée,

et ces chevaux de bûcherons... Ma confiance
devrait s'étendre un jour à la hache, à l'éclair,

si la beauté de mars n'est que l'obéissance

du merle et de la violette, par temps clair.



                              III


Le dimanche peuple les bois d'enfants qui geignent,

de femmes vieillissantes ; un garçon sur deux saigne

au genou et l'on rentre avec des mouchoirs gris,

laissant de vieux papiers près de l'étang... Les cris
s'éloignent avec la lumière. Sous les charmes,
une fille retend sa jupe à chaque alarme,

l'air harassé. Toute douceur, celle de l'air
ou de l'amour, a la cruauté pour revers,

tout beau dimanche a sa rançon, comme les fêtes

ces taches sur les tables où le jour nous inquiète.



                              IV


Toute autre inquiétude est encore futile,
je ne marcherai pas longtemps dans ces forêts,
et la parole n'est ni plus ni moins utile
que ces chatons de saule en terrain de marais :

peu importe qu'ils tombent en poussière s'ils brillent,

bien d'autres marcheront dans ces bois qui mourront,

peu importe que la beauté tombe pourrie,

puisqu'elle semble en la totale soumission.

 

 

 

 

Philippe Jaccottet

Poésie 1946 - 1967

Gallimard, 2007

SG