7 juin 2019 5 07 /06 /juin /2019 08:20

 

                              I

 

Alité sur la mousse et la ruine des fleurs,

Tenant, ainsi qu'un dieu, immobile et grondante

Sa tête, il aura beau cracher loin de son cœur

Son désespoir d'aimer les nues indifférentes,

La vanité des eaux et les plaines stagnantes,

 

Il aura beau crier qu'il aidait au bonheur

Des herbes, des printemps, des destins et des chantres,

Qu'à l'aube il s'élançait sans attendre son heure

Et qu'il jugeait toujours sa peine insuffisante,

Cet être presque humain, nul ne voudra l'entendre.

 

Au dos du bois trahi se dandine la hache

Que nul valet lambin ne viendra plus reprendre

Avant l'aube !  Le vent le lèche à langue large

Et les pansements verts dont l'infirmier espace

L'entoure lui sont lourds et leur pitié l'écorche.

 

Qu'attendre au carrefour des saisons tortueuses ?

Les caillots roux du soir ne lui feront plus fête,

Gonflant de ciel sanglant ses musettes de feuillage ;

Même la gourmandise des guis le déserte

Et les trèfles dès l'ombre ont abêti leurs têtes.

 

L'astre le plus fidèle a fui, gaulé des branches.

Aux bosquets raccourcis par la lueur lunaire

S'engourdit sans remords un glas impénétrable,

Et, seuls, sur l'arbre aimant, dont la veuve est l'aurore,

Pleuvent les quolibets des genêts gras et pleutres.

 

 

 

                              II

 

La ferme où je suis né s'en va sans connaissance,

Mère, mère ; elle a mis comme toi sa coiffe du dimanche

La herse qu'est mon âme s'est prise entre les souches ;

La terre, nourricière des poèmes, reste en friches ;

Bercera-t-elle cet été la noble sieste des gerbes ?

Pourquoi, brodée de lune, l'escorte des marguerites

 

Titubant sur les ronces des talus hirsutes,

S'accroche-t-elle aux jambes molles du crépuscule ?

Et, moi, que fais-je là, taciturne, immobile,

Avec cet arbre mort en travers de mon être ?

 

 

                              III

 

Mes pas ont tant craqué sur des minutes mortes !

J'ai besoin du bâton de noisetier qu'enfant

Je coupais pour m'aider à sauter dans la boue.

Tandis que me gardait le regard des bœufs blancs

Et que je me fiais, même à l'accueil des houx.

 

Les bois, l'herbe, les eaux m'ombrageaient de langage

J'errais, l'esprit vêtu des peaux d'une aube rouge

Et tassais sous mes flancs la fougère des heures

Si lisse !  Les poulains me mordaient au visage

Pour me récompenser d'admirer leur crinière.

 

Le camarade seigle, comme il a su pousser !

Mon père prend son temps derrière la charrette,

Cherche à terre ses mots, butte et me dit : « Tu sais,

J'apprends à lire maintenant que te voilà poète ! »

Mais ma jument, pas fière, me regarde de biais.

 

Pour peupler d'airs humains l'épouvantail inerte

De la beauté, j'ai dû ravir de l'étoffe à mes gestes

Et moi, les oiseaux noirs m'ont rompu motte à motte ;

Une fourmilière d'instants rongeurs recouvre et gratte

Le dernier souvenir où je posais ma tête.

 

Dans la nuit la mâchoire de la lune s'est ouverte !

Ce village, mon village, tendre parmi ses menthes,

S'effarouche. Je n'y connaîtrai plus qu'une seule fermière :

La Mort, qui nous allonge en javelle et nous jette

Hors des étés avec un bruit de paille trop pesante.

 

 

 

 

 

Armand Robin

Nouvelle Revue Française, n°305

février 1939

SG