21 mai 2019 2 21 /05 /mai /2019 19:00

 

                              I

 

 
Chaque fois que je vous retrouve à ma fenêtre,
Arbres parisiens, nourris d’un sol impur,
Je vous salue avec tout l’élan de mon être,
Vous qui parlez d’espace et de joie et d’azur
À ce cœur, comme vous, nostalgique et champêtre,
Et que la ville noire étrangle dans ses murs.

Vous m’évoquez, parmi la campagne infinie,
Vos frères villageois bourgeonnant aux vergers,
Quand le printemps va naître, ou ruisselants de pluie,
Ou claironnant l’Été sur la route éblouie,
Ou, quand la Chienne aboie au ciel de la prairie,
Rassasiés de flamme et d’orage chargés.


Et vous leur ressemblez quand l’Automne mystique
Les fait choir, feuille à feuille, au versant des talus ;
Quand, sur eux, passe, aux fins de jour mélancolique,
La bénédiction d’un suprême Angélus ;
Soit quand l’hiver blafard, noyé de brume, applique
Sur le rouge horizon leurs grands squelettes nus.

 

 

 

 

                              II

 

 

Arbres, si j’entreprends de chanter vos louanges,
Que je retienne un peu du bruit de vos concerts !
Mettez, aérien orchestre aux voix étranges,
Tout votre emportement lyrique dans mes vers
Pour que, vivifiés, comme au soir des vendanges,
L’ivresse de Cybèle y respire à travers !

Parfois, un brusque éclair vous frappe et vous bouscule,
Vous êtes, comme l’Homme, en proie aux éléments.
Je sais vos gestes fous déchaînés par les vents,
Et vos torpeurs et vos tragiques crépuscules,
Et ce que votre feuille aux riches vestibules,
Met d’extase bleuâtre et de souffles fervents.


Vous formez des châteaux la pompeuse avenue,
Où l’Histoire fulgure en poussière, au lointain ;
Toujours sonne à votre ombre une flûte ingénue,
Et l’Idylle y soupire en robe de satin.
C’est le nom de Watteau que clame, sous la nue,
Des jets d’eau balancés le murmure argentin.

Ovide, redis-nous comment vit sous l’écorce
Et se métamorphose un long peuple d’amants,
Dis-nous comment la branche emprisonne un beau torse.
Est-il poète, au sein des éblouissements
De l’Été, s’il étreint une tige avec force,
Qui n’ait parfois d’un cœur senti les battements ?

 

 

 

 

                              III

 

 

Je songe au pommier d’Êve, à Dodone, à son chêne,
À celui qui rendait la justice à Vincennes,
Au palmier de Moïse exposé sur les eaux,
Au lys de Salomon dont l’Écriture est pleine,
À ce pin que Ronsard plante en l’honneur d’Hélène,
À ce hêtre où Tityre essaye ses roseaux.


Chaque arbre a ses humeurs. Tous ont leur préférence.
Le val, d’où se dégage un brouillard au matin,
Voit croître le troène et le tremble incertain ;
Le saule d’un lac pur aime la transparence,
Le cyprès les tombeaux, l’olivier la Provence,
Et c’est aux lieux tonnants que trône le sapin.

Je vous aime, tilleuls à l’ombrageuse voûte,
Je vous aime, îlots frais, que les platanes font
En Été, sur la place, où l’eau chante, à Toulon,
Et je vous aime aussi, peupliers sur la route
Où court la diligence et qui tressaille toute,
En Flandre, aux claquements de fouet du Postillon !

 

 

 

 

                              IV

 


Ma nourrice en filant me contait vos histoires,
Bois profonds ! vos trésors surveillés d’un dragon,
Vos carrefours sonnant du bruit des chasses noires,
L’étang couleur de perle où l’Elfe danse en rond ;
Vos détrousseurs armés de pistolets d’ivoire,
Mes nuits d’extase rouge en gardaient un frisson.


Ah ! comme vous berciez ma jeune âme recluse !
Vous me jetiez votre ombre aux murs de l’hôpital ;
En classe, importuné des rumeurs de l’écluse,
Mes yeux d’enfant, déjà possédé de son mal,
Vous réclamaient sans cesse à la vitre diffuse,
Et fuyaient avec vous au long du vert canal.

Vous étiez le plaisir de mes libres dimanches
Quand j’épiais de mon lit d’herbe, émerveillé,
L’éternelle féerie éclose sous les branches.
Tandis que j’écoutais l’oiseau bleu gazouiller,
Cendrillon, au galop de six cavales blanches,
Passait, au loin, dans son carrosse armorié.

Les contes de Perrault se mêlaient dans ma tête
Aux récits merveilleux de Madame d’Aulnoy ;
Un songe magnifique occupait ma retraite
Et quand le crépuscule implacable ou la voix
De ma mère surgie interrompait la fête,
Je sentais comme un grand vide se faire en moi.

Plus tard, à la caserne, où se nouait ma chaîne.
Excédé des fracas du cuivre et du tambour,
Je vous voyais fleurir aux vergers d’alentour

Et votre seule image adoucissait ma peine,
Vous qui favorisez, d’une odorante haleine,
La Province endormie à l’ombre de ses tours.

Et comme en vous plongeait ma lassitude immense,
Les lourdes nuits d’Été défaillant de chaleur !
Vous étiez les témoins de mon impatience
Quand du fond de mon Être, implorant le bonheur,
Je croyais — dès qu’un pas sonnait dans le silence —
Le reconnaître aux coups déréglés de mon cœur.

 

 

 

 

                              V

 

 

Vous savez de quel feu j’ai votre gloire inscrite,
Vous qui portez la manne et l’encens et le miel,
Et célébré vos noms divers, selon le rite,
Depuis le cèdre énorme au flot torrentiel,
Jusqu’à la minuscule et frêle clématite
Qui semble un bijou vert découpé sur le ciel.

Que j’ai pleuré de fois à votre ombre, ô charmilles !
Lorsque le rossignol déchirait l’air de trilles,
Exaspérant du soir les songes parfumés !

En banlieue, où la nuit plus librement pétille,
Souvent ma rêverie a surpris sous les grilles,
Vos mystères, gardiens des vieux logis fermés.

Arbres chers, quand la lune argente le village,
À l’heure où le silence installé règne au loin
Et qu’un reflet glacé vous prête le visage
De veilleurs, dans la plaine, armés, la lance au poing,
Mon oreille attentive entend votre langage
Et ma mélancolie à la vôtre se joint.

Votre vertu s’emploie à n’offenser personne,
Sensible et résigné, j’écoute vos raisons ;
Votre gent libérale à qui passe abandonne
Vos sucs, vos fleurs, vos fruits, vos parfums, vos tisons,
Et les joyaux mêlés de votre ample couronne,
Tour à tour, selon l’ordre arrêté des saisons.

Vos rameaux repliés, confidents de la terre,
Savent le mot que cherche en vain l’homme impuissant.
J’y vois paraître au jour un peu du noir mystère.
Tant de sérénité pacifique en descend
Que la détresse humaine y prend lieu de se taire,
Et que s’éteint l’orage allumé dans mon sang.


Vous êtes l’Évangile où je m’applique à lire.
J’écoute au fond des bois votre oracle jeté ;
À qui vous considère, en votre obscurité,
Il semble à chaque instant qu’une étoile va luire,
Et l’âme suspendue attend que se déchire
Le voile impénétrable où gît la vérité.

Vous rappelez aux cœurs assoiffés d’aventure,
Que l’ornement du monde en couvre l’imposture,
Le Sage, comme vous, sans changer d’horizon,
S’éblouit du désir où tout se transfigure,
Et voit de l’univers, qu’il recrée à mesure,
Glisser l’image en rêve aux murs de sa prison.

 

 

 

 

                              VI

 

 

Forêts, pleines de nuit, de rêve et de silence,
Enseignez-moi la plus utile des vertus,
Mais la plus difficile aussi : la Patience.
Quand vous m’ôtez du bruit des gens, je ne sens plus
Mes émois insurgés me faire violence
Et j’épouse la paix des âges révolus.


C’est tout le sang détruit qui remonte à vos faîtes
Et bouillonne et reprend pour de nouvelles fêtes
Possession du monde en verdoyants transports ;
Et c’est pourquoi je trouve aux rumeurs que vous faites
Plus de jour qu’il n’en sort de la voix des prophètes,
Arbres puissants levés de la cendre des morts !

 

 

 

 

                              VII

 

 

Maudit qui porte en vous la hache et la cognée
Si la seule avarice a dirigé son bras ;
Que la dent d’un reptile ou l’ortie acharnée,
Lie un cri de douleur à chacun de ses pas,
Et qu’au chantier sinistre où sa vie est bornée,
Il roule, enseveli vivant sous les plâtras !

Confessant à ce coup, pris d’un remords utile,
Son geste sacrilège et qu’il est odieux
De déchaîner l’orgie effroyable des villes
À la place où vos bras s’appuyaient sur les cieux,
Ô grands bois nourriciers, sanctuaires, asiles,
Temple auguste où se prend la vision de Dieu !

 

 

 

 

Ernest Raynaud

À l’ombre de mes dieux

Librairie Garnier frères, 1924

SG