29 décembre 2018 6 29 /12 /décembre /2018 09:30

 

Toi, fiancée encore vierge du Repos !

    Toi, fille du Silence et du Temps patient,

Sylvestre historienne qui sais exprimer

    Mieux que nous l'harmonie d'un conte fleuri :

Quelle légende enluminée de feuilles entoure ton être,

    Emplie de dieux ou de mortels

        A Tempé ou dans les vallées d'Arcadie ?

    Qui sont ces dieux, ces hommes, ces vierges rebelles ?

Que signifient cette folle poursuite, cette fuite désespérée ?

    Ces flûtes, ces tambourins ? Cette extase sauvage ?

 

 

Les mélodies que l'on ne perçoit pas

    Sont plus douces ; alors, douces flûtes, jouez ;

Non pour l'oreille sensuelle, mais pour l'esprit

    Plus élevé, jouez des airs inaudibles aux humains :

Ephèbe sous les arbres, tu ne peux interrompre

    Ton chant ; les arbres ne perdront pas leurs feuilles ;

        Amant hardi, ton baiser restera suspendu,

Et pourtant tu es si près du but — oh, ne souffre pas ;

    Elle ne se flétrira jamais, même si ton bonheur t'échappe,

Toujours tu l'aimeras, toujours elle sera belle !

 

 

Ah, heureux rameaux ! qui ne perdez jamais

    Vos feuilles, qui ne direz pas Adieu au Printemps ;

Et heureux mélodiste, inlassable,

    Qui toujours lance des chants toujours nouveaux ;

Amour plus heureux encore ! Ô combien plus heureux !

    Pour toujours brûlant et encore inassouvi ;

        Pour toujours haletant et jeune à jamais,

Loin au-dessus de la passion aliénée des hommes,

    Qui laisse le cœur repu mais nostalgique,

        Le front brûlant et la langue fiévreuse.

 

 

Qui sont ces inconnus qui s'approchent du sacrifice ?

    Vers quel autel naturel, ô prêtre mystérieux,

Mènes-tu cette génisse qui hurle vers les cieux,

    Ses flancs parés de guirlandes ?

Quel village au bord d'une rivière, d'une mer,

    Ou sur une montagne, paisible citadelle,

        S'est vidé de ses habitants, en ce matin de fête ?

Ô village, tes rues pour toujours

    Seront silencieuses ; et pas une âme ne nous dira

        Pourquoi la vie ta déserté.

 

 

Ô forme attique ! Belle courbe ! Bordée

    D'un motif d'hommes et de vierges de marbre,

De branches épaisses et d'herbes foulées,

    Ô Toi, forme silencieuse, tu excèdes le figurable

Comme l'Éternité : Pastorale de glace !

    Quand l'âge perdra ma génération,

        Tu perdureras parmi les nouvelles douleurs

D'hommes nouveaux, amie, pour leur dire :

« La Beauté est vérité, la vérité est Beauté , — voilà tout

Ce que connaît l'humain et tout ce qu'il doit savoir. »

 

 

 

 

 

John Keats

Les Odes

suivi de La Belle Dame sans Merci

Traduction de Alain Suied

Arfuyen, 1994

 

 

 

 

 

 

Ode on a Grecian Urn

 

 

Thou still unravish’d bride of quietness !

    Thou foster-child of Silence and slow Time,

Sylvan historian, who canst thus express

    A flowery tale more sweetly than our rhyme :

What leaf-fringed legend haunts about thy shape

    Of deities or mortals, or of both,

        In Tempe or the dales of Arcady ?

    What men or gods are these? What maidens loth ?

What mad pursuit ? What struggle to escape?

    What pipes and timbrels ? What wild ecstasy?

 

 

Heard melodies are sweet, but those unheard

    Are sweeter : therfore, ye soft pipes, play on ;

Not to the sensual ear, but, more endear’d ;

    Pipe to the spirit ditties of no tone :

Faire youth, beneath the trees, thou canst not leave

    Thy song, nor ever can those trees be bare ;

        Bold Lover, never, never canst thou kiss,

Though winning near the goal— yet, do not grieve ;

        She cannot fade, though thou hast not thy bliss,

    For ever wilt thou love, and she be fair !

 

 

Ah, happy, happy boughs ! that cannot shed

    Your leaves, nor ever bid the Spring adieu ;

And, happy melodist, unwearied,

    For ever piping songs for ever new ;

More happy love ! more happy, happy love !

    For ever warm and still to be enjoy’d,

        For ever panting, and for ever young;

All breathing human passion far above,

    That leaves a heart high sorrowful and cloy’d,

        A burning forehead, and a parching tongue.

 

 

Who are these coming to the sacrifice ?

    To what green altar, O mysterious priest,

Lead’st thou that heifer lowing at the skies,

    And all her silken flanks with garlands drest?

What little town by river or sea shore,

    Or mountain-built with peaceful citadel,

        Is emptied of this folk, this pious morn ?

And, little town, thy streets for evermore

    Will silent be; and not a soul to tell

        Why thou art desolate, can e’er return.

 

 

O Attic shape ! Fair attitude! with brede

    Of marble men and maidens overwrought,

With forest branches and the trodden weed ;

    Thou, silent form, dost tease us out of thought

As doth eternity : Cold Pastoral !

    When old age shall this generation waste,

        Thou shalt remain, in midst of other woe

    Than ours, a friend to man, to whom thou say’st,

“Beauty is truth, truth beauty,—that is all

Ye know on earth, and all ye need to know.”

 

John Keats

 

 

 

Ode à une urne grecque

Estampe représentant le vase de Sosibios

réalisée par Keats

source : Wikipedia

SG