5 septembre 2018 3 05 /09 /septembre /2018 10:59

 

J’étais sorti
Prendre de l’eau au puits, auprès des arbres,
Et je fus en présence d’un autre ciel.
Disparues les constellations d’il y a un instant encore,
Les trois quarts du firmament étaient vides,
Le noir le plus intense y régnait seul,
Mais à gauche, au-dessus de l’horizon,
Mêlé à la cime des chênes,
Il y avait un amas d’étoiles rougeoyantes
Comme un brasier, d’où montait même une fumée.

Je rentrai
Et je rouvris le livre sur la table.
Page après page,
Ce n’étaient que des signes indéchiffrables,
Des agrégats de formes d’aucun sens
Bien que vaguement récurrentes,
Et par-dessous une blancheur d’abîme
Comme si ce qu’on nomme l’esprit tombait là, sans bruit,
Comme une neige.
Je tournai cependant les pages.

Bien des années plus tôt,
Dans un train au moment où le jour se lève
Entre Princeton Junction et Newark,
C’est-à-dire deux lieux de hasard pour moi,
Deux retombées des flèches de nulle part,
Les voyageurs lisaient, silencieux
Dans la neige qui balayait les vitres grises,
Et soudain,
Dans un journal ouvert à deux pas de moi,
Une grande photographie de Baudelaire,
Toute une page
Comme le ciel se vide à la fin du monde
Pour consentir au désordre des mots.

J’ai rapproché ce rêve et ce souvenir
Quand j’ai marché, d’abord tout un automne
Dans des bois où bientôt ce fut la neige
Qui triompha, dans beaucoup de ces signes
Que l’on reçoit, contradictoirement,
Du monde dévasté par le langage.
Prenait fin le conflit de deux principes,
Me semblait-il, se mêlaient deux lumières,
Se refermaient les lèvres de la plaie.
La masse blanche du froid tombait par rafales
Sur la couleur, mais un toit au loin, une planche
Peinte, restée debout contre une grille,
C’était encore la couleur, et mystérieuse
Comme un qui sortirait du sépulcre et, riant :
« Non, ne me touche pas », dirait-il au monde.

Je dois vraiment beaucoup à Hopkins Forest,
Je la garde à mon horizon, dans sa partie
Qui quitte le visible pour l’invisible
Par le tressaillement du bleu des lointains.
Je l’écoute, à travers les bruits, et parfois même,
L’été, poussant du pied les feuilles mortes
D’autres années, claires dans la pénombre
Des chênes trop serrés parmi les pierres,
Je m’arrête, je crois que ce sol s’ouvre
À l’infini, que ces feuilles y tombent
Sans hâte, ou bien remontent, le haut, le bas
N’étant plus, ni le bruit, sauf le léger
Chuchotement des flocons qui bientôt
Se multiplient, se rapprochent, se nouent
— Et je revois alors tout l’autre ciel,
J’entre pour un instant dans la grande neige.

 

 

 

 

Yves Bonnefoy

Début et fin de la neige

Mercure de France, 1988

SG