31 mai 2018 4 31 /05 /mai /2018 15:50

 

où l'on ne parle pas, où l'on se tait même

avec le pied comme si le pied fracturant une branche

rompait d'un croisement, d'une croix

l'adhésion au silence, trahissait la germination

souterraine des souffles, la complicité des fougères

et des bronches, l'arborescence ancestrale du sang

dans l'arbre veines, où l'on ne blesse pas le corps

humide, maternel du silence comme d'une virginité

féconde, le rêve avec les yeux ouverts est la seule conduite

la langue endormie dans la bouche n'épelle pas

les mots, le mot «forêt» seul demeure en lisière de la conscience

comme un surcroît de feuilles, d'essences tel que la

parole tolérable est de l'oracle du vent dans les cimes, rien

ne se dit qui ne soit déjà, avant, plus loin que le dire

même, taire, se taire requiert la concentration, une

grande intelligence du corps en alerte comme si tout entier

le corps s'accordait à une source, une inaccessible

et lourde liquidité, le cri peut-être, le cri

qui déchire, le cri de naître, atteindrait la stridence

identique à l'épaisseur qu'il crèverait, en attendant

le cri la régression s'organise, la rentrée dans la forêt

fait croître les dimensions de l'univers, la voûte

la cavité la gorge tend ses cordes, la lyre

remonte aux astres

 

 

 

 

Jacques Darras

L'indiscipline de l'eau

Anthologie personnelle, 1988-2012

Gallimard, 2015

SG