21 mai 2018 1 21 /05 /mai /2018 13:30

 

Les oliviers sans ombre qui poursuivent leur vie intérieure en plein vent ; les bijouteries de résine guillochées de cigales des pins parasols ; l'innocence de demi-vierge des amandiers ; la feuillaison, la floraison, la véraison, la procession des fruits réglée comme un triomphe impérial : poirier, figuier, grenadier, cognassier, pommier, oranger —  toute la smala des conquérants de race solaire campée sous les murs des blanches cités aux tuiles romanes ! Dans le nid d'un bourgeon, le ciel et la terre s'accouplent afin de reproduire une fois encore la lumière. À  l'écoute de la respiration cosmique, le cèdre du Commencement élabore une représentation sculptée du temps : goutte de rosée recélant l'odyssée des eaux mères.

 

Fermez les yeux : devenez l'arbre, ce dieu noueux qui se débat sous la poigne de l'air. Quel charivari ! Quelle orgie de mistral et d'abeilles ! Parvenu à ce point absolu où les infinis se recoupent, le rêve d'en-haut — vers Dieu — et le rêve d'en bas — vers la matière — ne forment plus qu'une substance unique.

 

Prêtez l'oreille avec une vigilance de coccinelle ou d'enfant, et vous percevrez la complainte en sourdine de l'aubier, la langue verte du règne végétal qui se remémore, en son dialecte de radicelles et de sève magique, le dialogue confidentiel des étoiles et des pêches. Pris sur le fait ou le faîte, en état de connivence avec les morts, l'arbre refuse de passer aux aveux ; terré dans son mutisme, il joue les demeurés, lui qui connaît tous les ressorts de l'autre monde et les prénoms secrets de la divinité.

 

Laissons-le à ses traversées immobiles, ses calvaires, ses coups de foudre. Qu'on fasse de lui, s'il meurt, un violon, une barque ou la pâte à papier d'un livre de poèmes. Qu'il s'éternise, le semeur de graines, dans quelque verger-piège à capturer les nuages, au fond des ronciers de la mémoire. La partie interne de son écorce, qui semble un bloc de nuit circulaire, s'illumine en réalité d'une clarté vivante, essaim de soleils plus agile qu'un lâcher de grives musiciennes. Les mûriers tissent le silence. Les saules au long cours pataugent sous l'averse. Un rougeoiement dénonce les hautes lisses de l'automne. Contre l'épaule nue du paysage, le dormeur vertical pose son front de feuilles.

 

 

 

 

Marc Alyn

Proses de l'intérieur du poème

Le Castor Astral, 2015

SG