10 décembre 2017 7 10 /12 /décembre /2017 18:06

 

      Paroles comme en a le vent dans les arbres ! Je n'étais attentif qu'à l'image du silence, mais si tu la déchires comment me taire ?

      Du souffle de ses naseaux un cheval disperse l'ataraxie de l'onde, et voici le couchant flamber sur la croupe dans l'entrée de l'écurie.

      Eau verte, linge bleu dans l'eau, la joubarde du toit, une algue au fond du ciel, rien, mais soudain l'horizon avec son feu sur nous c'est trop.

      Les corbeaux viennent nuiter dans les têtes des trembles sur qui le dieu carde une laine de buées lumineuses. Tu ne t'en iras pas.

       L'encens que tes pieds lèvent du chemin se confond à la vapeur du soir mais il y a un feu derrière.

      Le voiles-tu, les clartés ne sont que plus chères, leur diluement sur les feuilles mortes, sur une fougère atteinte de pâleur et dans l'air laiteux.

      Ô ramures que charge et quitte l'étourneau, combien vous balancez ! tant sont le sol et la nue comparables.

      Tu ne te retiras point, tu ne le peux, ce n'est pas vrai que tu le feras, tu n'éteindras pas la mouillure de l'herbe.

       Je ne vais pas, je vois. Je ne regarde pas, j'aime. J'aime cet espace dont se meuvent les arbres, dont l'alouette se suspend dans les nuées.

      Terrible, je sais, fut le jour. Le ciel tenait chambre ouverte dans l'eau. Le moindre bougement de feuilles y faisait fulgurer des éclairs.

      Comme ils repliaient leur grande aile jaune où les brins d'arc-en-ciel pendent ! L'ange a passé sans que j'aie de nouvelles de mon cœur.

      Au loin bêlait la brebis sans bercail. Ai-je su s'il pleuvait sur les ornières du vent ? J'adorais la fixité glauque.

      Je ne tiens pas à me connaître ni ne m'emporterai en paradis. C'est ta face, changeât-elle sous la mienne, qui fut ma passion. Et tu t'en irais ?

      Je suis las de ce monde, mais non de l'étendue qui m'en sépare et que déjà menace la nuit.

      Moi qui me suis levé heurtant du front Vesper, est-ce à nos disparitions que je marche avec ma civière sur l'épaule ?

      À étendre la main je pourrais cueillir les étoiles. Mieux vaut si je dois dormir les sentir tourner sur ma paupière.

      Je ne demande point de chansons d'aveugles. Que seulement le grand tilleul d'automne laisse sur le talus ses phrases d'or goutte à goutte descendre.

      Ne t'éloigne pas. Si tu t'écartes c'est un soudain vieillard que tu quittes, un fagot mouillé, dénoué.

      Est-ce qu'un cri sera maintenant mon espace ? car je crierai. Ou faut-il, clarté, à ton grincement de char dans la nuit guetter d'où se lève le vent ?

      Si loin sois-tu, ne t'absente pas davantage, je te supplie. Mais si tu m'écoutes tu n'es plus toi-même.

       Disparaître à ta guise, souveraine lumière, c'est ta façon de luire encore.

      Si tu pouvais avoir le caprice de t'attarder, que ces dernières feuilles toutes pallides de l'étoilement du ciel ne s'en aillent pas dans le vent noir...

      L'arbre est nu, je l'entends. J'entendais bruire les lèvres et les orages, mais supplice ! j'entends siffler la paix aiguë.

      Ne sombre point, ne te retire pas de moi, amour. Ni toi non plus, amour.

      Non, ni toi, cher cœur. Je ne te laisserai pas avec tes pleurs effrayants et ta solitude à jamais.

      Ombre pareille à mon visage que tu trahis, je ne te trahirai pas, tu me restes.

      Le bourdonnement des pas dans les branches brisées, ces sourdes lueurs de lampes dans la haie... Tu me seras mon épouse plus éclatante de ténèbres que le jour n'eut de joie.

      Si proche est mon chuchotement d'if et de buis d'hiver, je me lève à ta rencontre.

      Que je m'essuie seulement la face, pour notre baiser, cette sueur sans raison. Je n'ai pas dormi quand tu venais.

      Quel est ce cliquetis ? Fallait-il des épées pour me prendre ? j'ai honte.

      Je reconnais ton haleine de terre, tes yeux obscurs. Quem quæritis ?

 

 

 

 

Jean Grosjean

La Gloire

précédé de Apocalypse,

Hiver et Élégies

Gallimard, 1969

SG