9 décembre 2017 6 09 /12 /décembre /2017 17:32

 

Je n’espère plus rien, mon Dieu, je me résigne.
Je me laisse aller comme la courbe des collines.
Je sens la nuit sur moi comme elle est sur les champs,
quand le soleil s’éteint, le soir, comme une lampe.
Je ne vois plus en moi. Je suis comme le soir
qui fait qu’on ne voit plus les faneuses d’azur
à travers la prairie des pensées de mon âme.

Je voudrais être pareil au joli matin
où, dans la rosée rose, se peignent les lapins.
Je n’espère plus rien, mon Dieu, que le malheur,
et cela me rend doux comme l’agriculteur
qui suit patiemment la herse qui tressaute,
derrière, et au milieu des bœufs à cornes hautes.
Je suis abruti, mais c’est avec une grande douceur
que, du haut du coteau, dans la grande chaleur,
je regarde les bois luisants et noirs s’étendre
comme de grands morceaux de feuilles de silence.
Mon Dieu, peut-être que je croirais à vous davantage
si vous m’enleviez du cœur ce que j’y ai,
et qui ressemble à du ciel roux avant l’orage.
Peut-être, mon Dieu, que si vous me conduisiez
dans une chapelle bâtie au haut d’un arbre,
j’y trouverais la foi solide comme du marbre.
Les geais d’azur feraient un ciel qui chanterait
dans la chaleur glacée de la grande forêt,
et ils boiraient dans la fraîcheur du bénitier.
Une petite cloche annoncerait, le soir,
un office, et un autre à l’heure des mésanges.
Dans cette église, il n’y aurait pas de jeunes femmes,
mais seulement des vieux, des enfants et des anges.

On y serait au ciel, puisque c’est sur des branches.
On n’y saurait plus rien, n’y penserait à rien…
Mais seulement, la nuit, quelquefois, le vieux chien
découvrirait le bon voyageur égaré.



Ô mon Dieu donnez-moi la foi dans la forêt ?

 

 

 

 

Francis Jammes

Le Deuil des primevères

Gallimard, 1967

SG