31 décembre 2017 7 31 /12 /décembre /2017 09:55

 

Mon souvenir du jardin de chez nous :

ses plantes aux heures bénignes,

leur vie au mystère courtois,

objet de louange pour l'homme.

 

Palmier le plus haut à la ronde,

pension de moineaux ;

tonnelle, ciel de raisins noirs,

les jours d'été dormaient sous ton ombrage.

 

Éolienne rouge,

roue escarpée au vent laborieuse :

nous en tirions fierté, car nos voisins

devaient attendre le tonneau municipal,

et le fleuve venait chez eux sous sa clochette.

 

Puits à margelle circulaire

qui rendais le jardin vertigineux,

par une fente du couvercle,

j'avais peur d'entrevoir ton cachot d'eau subtile.

 

Les héroïques charretiers de vieille souche

tonnaient le long de ta vertu ;

tonnait aussi le carnaval bariolé :

canotiers nains et tambours nègres,

brusques aubades de seaux d'eau ¹.

 

L'almacén, frère du compadre,

tyrannisait le carrefour ;

mais nous avions des joncs pour en faire des lances

et des moineaux pour la prière.

 

Mon sommeil et celui des arbres

s'amalgament encor dans l'ombre,

et les outrages de la pie

ont laissé dans mon sang un ancien effroi.

 

Tes quelques toises de terrain

nous devenaient géographie ;

un talus, c'est « la montagne »

de téméraire ascension.

 

Jardin, j'interromps ma prière

pour me remémorer sans fin

la grande paix de vos ombrages,

arbres de bonne volonté.

 

 

   ¹ Farce traditionnelle, sans grande cruauté vu le renversement des saisons.

 

 

 

Jorge Luis Borges

Œuvre poétique 1925-1965

Mise en vers par Néstor Ibarra

Gallimard, 1970

SG