6 octobre 2017 5 06 /10 /octobre /2017 07:36

 

                                      (Fragment.)

 

 

L'ombre s'est endormie en la prairie.

Les sources chantent.

 

Face au vaste crépuscule d'hiver,

Mon cœur songeait.

Que ne puis-je comprendre les sources,

Le secret de l'eau

Nouveau-née : chant occulte

À tous les regards

De l'esprit, douce mélodie,

Au-delà des âmes ? ...

 

Luttant sous le poids de l'ombre

Chante une source.

Je m'approche pour écouter son chant

Mais mon cœur ne perçoit rien.

C'est un jaillissement d'invisibles étoiles

Au ras de l'herbe chaste,

La naissance du Verbe de la terre

En un sexe sans tache.

 

Dans la plaine, mon peuplier centenaire

Remuait son feuillage

Qui était tout tremblant au couchant

Comme l'argent des étoiles.

Tout un grand soir d'été se recueillait

Dans le peuplier.

Trouble douceur de la pénombre, j'écoutais

L'eau chanter.

 

Quel alphabet d'aurore a composé

Son obscur poème ?

Quelle bouche le prononce ? Et que dit-elle

À l'étoile lointaine ?

Mon cœur est mauvais, mon Dieu, je sens en ma chair

La braise implacable

Du pêché. Mes mers intérieures

Demeurent sans plages.

Ton phare s'éteint. Et c'est mon cœur

Qui les éclaire de ses flammes !

Mais le noir secret de la nuit

Et le secret de l'eau

Ne sont-ils mystérieux que pour l'œil

De la conscience humaine ?

La brume du mystère n'inquiète donc pas

L'arbre, l'insecte et la montagne !

La terreur de l'ombre est-elle sans effet

Sur la plante et la pierre ?

Il n'y aurait de son que ma voix solitaire

Et la chaste source serait muette !...

 

Mais je perçois dans l'eau

Quelque chose qui m'émeut... comme un souffle

À travers le feuillage de mon âme.

Sois arbre ! dit une voix lointaine.

Et un torrent d'étoiles

Roula dans le ciel clair.

 

Je m'incrustai dans le peuplier centenaire,

Anxieux et triste,

Changé en la Daphné qui fuit, craintive,

Un Apollon de nostalgie obscure.

Mon esprit se fondit dans le feuillage

Et mon sang se fit sève.

En résine onctueuse se changea

La source de mes larmes.

Mon cœur descendit aux racines,

Et ma passion humaine,

Blessant la rude écorce,

M'abandonna, légère.

 

Face au vaste crépuscule d'hiver,

Moi, je tordais mes branches,

Jouissant de ces rythmes inconnus

Dans la bise gelée.

 

Je sentis en mes branches de doux nids

Et des caresses d'ailes.

Je sentis mille abeilles des champs

Bourdonner sur mes mains.

J'abritais une ruche d'or vif

Dans mes entrailles vieilles !

La terre et l'horizon s'effacèrent.

Seul demeura le ciel

Et j'entendis la faible rumeur des étoiles

Et l'haleine des montagnes.

 

Mon doux feuillage n'entendra-t-il jamais

Le secret de l'eau ?

Est-ce que ma racine atteindra le royaume

Où il naît et se fige ?

J'inclinai mon ramage vers le ciel

Que l'onde répétait.

Je le mouillai au cristallin

Diamant bleu qui chante

Et je sentis les sources bouillonner

Ainsi qu'elles faisaient à mon oreille humaine.

C'était le même flux plein de musique

Et de science ignorée.

 

À lever mes bras gigantesques

Face à l'azur, j'étais

Plein de brouillard épais, de rosée

Et de lumière fanée.

J'éprouvai la tristesse des arbres :

Je désirai des ailes

Pour pouvoir me jeter dans le vent

Jusqu'aux étoiles claires.

Pourtant mon cœur dans les racines,

Triste, me murmurait :

Si tu ne comprends pas les sources,

Meurs et brise tes ramées !

 

Seigneur, arrache-moi du sol. Fais-moi entendre

Le langage de l'eau !

Donne-moi une voix amoureuse qui tire

Leur secret aux ondes enchantées.

Pour allumer leur phare, je ne veux

Que l'huile des paroles.

 

Sois rossignol ! dit une voix perdue

En la morte distance.

Et un torrent d'astres de feu

Jaillit alors du sein de la nuit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

                                                                      1919.

 

 

 

 

Federico Garcia Lorca

Poésies I

Livre de poèmes

Premières chansons

Le Livre des suites

Traduit de l'espagnol par André Belamich

Gallimard, 1954

SG