23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 08:16

 

      C'est l'hiver, c'est encore l'hiver, dehors et sur cette page, et voilà que ce soir je rêve d'une autre saison, d'un autre paysage, et je me retrouve par la pensée dans une campagne tout éclairée de vert et de bleu. Pourtant, lorsque l'été revient, ou même ces journées vives de la fin du printemps, lorsque tout s'éveille, tout s'ébroue, tout éclate, je n'y tiens plus, je m'enfuis, je me recroqueville dans une chambre, très loin des autres et de leurs rires, en quête d'un coin de silence où je puisse enfin respirer. Et ce soir, la vieille pluie contre les vitres me devient insupportable, je rêve d'un chemin du mois de mai, il tourne, il s'enfonce dans un sous-bois, il bruisse d'insectes, il y a des noisetiers sans doute, c'est comme la nef d'une chapelle romane, très basse, mais tapissée de vert. Comme ce vert est bon, comme il est parfumé ! C'est un ruisseau de fraîcheur, et j'avance avec lui, sans savoir où je veux aller, avec de grands mouvements de bras. C'est absurde, c'est ridicule, je ne me promène jamais par ces chemins-là, le vert est beaucoup trop vert, il avale tout et l'on finit par ramasser une coquille d'escargot, un morceau d'écorce, juste pour se reposer les yeux. Mais le vert est devenu si magnifique dans mon rêve, je ne savais pas, je ne pouvais pas savoir à quel point il fallait que je m'approche de lui, que je le touche, que je le porte à mes lèvres. Je me demande comment j'ai pu faire, tant d'années durant, pour me priver de cette plénitude du vert, non pas du vert seulement, mais de ses innombrables nuances, depuis la feuille presque jaune de l'acacia jusqu'au bouquet sombre d'un chêne, et maintenant je crois que je ne voudrais plus m'en séparer. D'autant plus qu'il y a des trouées, des sortes de plages au milieu de cette houle verte, c'est le ciel, c'est un ciel bleu pâle qui se montre, qui se cache, qui s'insinue. Non pas le ciel implacable de juillet, qui éblouit, qui terrasse, mais un ciel de peintre florentin, un ciel de l'Angelico, et il bouge, le mien, il ne va pas se perdre dans des nimbes d'or, il ne cerne pas le profil d'un ange ou d'une Vierge. Il est tout neuf, on a dû le baigner tout au long de l'hiver dans des mousses subtiles de nuages, il a trouvé sa teinte la plus fine pour s'accorder avec ce vert qui le protège, qui me protège, alors que je suis seul devant les carreaux balafrés de pluie.

 

 

 

 

Claude Esteban

Janvier, février, mars

Farrago, 2006

SG