2 juin 2016 4 02 /06 /juin /2016 07:07

 

les arbres les branches se balancent doucement au-dessus de sa tête

masquent le soleil la pleine lune et forment des raies de lumière et d'ombre

les branches font alterner lentement l'ombre et la lumière

la lumière dorée du soleil tamisée par les feuilles vert tendre presque jaune du tilleul

    entre les branches

et la lumière argentée de la lune l'ombre noire des feuilles et des branches

il regarde les feuilles et l'ombre et la lumière

il baisse les paupières il ferme les yeux sur l'ombre bleue qui lentement le gagne

les feuilles bougent doucement et le bercent

son cheval baisse la tête l'encolure dessine un arc de cercle

le corps de Bayart est couvert d'un drap jaune rayé de vert

son armure sera son linceul on ne peut lui ôter

auprès de lui une cage renferme deux oiseaux

il porte encore les rubans d'un ancien tournoi

auprès de lui les pages font des cercles et pleurent

les pages font un cercle les pages bougent lentement très lentement

il se souvient de ses jeux de page et du ruban de page qu'il porte encore dissimulé

    sous son armure

il entend la musique une musique monte d'une tente voisine

il aurait pu naître près du fortin au bord de la plage derrière les vagues de l'océan

attendant que l'eau s'éloigne pour tracer des lignes dans le sable

il aurait aussi bien pu posséder une barque bleue

et dormir dans l'odeur mauvaise de goudron de vase et de varech desséché

l'arbre est renversé bientôt ses branches toucheront son front la nuit est claire

les buissons les feuillages aussi se penchent le ciel est blanc

la nuit est bleu profond la nuit a la couleur d'un étendard bleu et doré

près de l'arbre renversé les voix sont innombrables il marche dans un couloir de voix

un poids écrase sa poitrine son armure est étroite elle sera son linceul

il aurait pu porter un bonnet de velours  grenat et un manteau de drap pourpre

    bordé d'hermine

posséder des chiens habiter près du fortin et protéger les hommes muets

mais les pages déposent autour de lui des fleurs et des branchages

les fleurs et les branchages recouvrent son corps

il sent dans sa bouche un goût de bergamote et de sirop amer

il marche dans la forêt blanche bleue et rouge

la forêt est un drap parsemé de fleurs et de chardons

une dame et sa servante dansent sur une île bleue et fleurie

la forêt est un mur autour de l'île où dansent et chantent la dame et sa servante

l'île est bleue dans la forêt rouge il y a un lion très doux

des chiens et des singes dorment immobiles au pied de la servante

le chevalier entre dans un pré clos l'herbe y est haute

l'arbre renversé est une voûte sombre puis claire les branches caressent son front

Bayart ferme les yeux sur l'ombre bleue qui lentement le gagne

il traverse en courant un couloir de voix

au loin son père parle doucement et lui sourit

l'arbre renversé enfin le caresse et le berce

le vent agite la voûte des arbres les branches en s'agitant laissent apparaître le soleil

son armure brille les fleurs la recouvrent elle sera son linceul

 

 

 

 

Pascale Monnier

Bayart

P.O.L, 1995

SG