12 mai 2016 4 12 /05 /mai /2016 06:47

 

Ses cornes sont partout

son ventre nulle part

c'est un arbre en hiver qui s'est mis à genoux

pour essayer d'atteindre à l'eau de cette mare.

Ses cornes sont d'argent et sont feuillues d'ivoire,

de rouge, de vieil or, de doigts ensanglantés.

 

 

                               I

 

« Conserve ton trésor enfermé dans la tiare

« que nos bras ont tressée sur ton profil de cerf.

« Écoute le secret de nos lèvres avares

« et repose en nos plis de rose et de clarté. »

L'arbre noir répondit : « L'onde m'est un miroir !

« J'y guette mes saisons, j'y change de beauté

« et le temps en tous temps m'y trace les sillons

« allongés vers la mort et toujours plus profonds.

« La nuit je suis les cris des agonies nocturnes.

« Le soleil renverse ma gorge comme une urne.

« Il jette à mon côté un long regard d'offense

« à l'heure où Dieu fut mort et flétri par la lance ! »

 

 

                               II

 

J'ai voulu montrer l'arbre qui pleure comme un cerf.

C'était l'été. Ses visières sont trop riches

La saison sainte c'est l'hiver.

La ferme s'épouillait devant sa grange à l'aise.

Des femmes ravaudaient installées sur des chaises.

L'arbre auprès de la mare, ce n'était qu'une niche

à canards d'arc-en-ciel, à pucerons bénis.

Dix-huit corbeaux, besants noirs bien pesants,

veillaient debout, veillaient sur sept boules de gui.

Rendez, rendez l'hiver à ma lente agonie.

 

 

 

 

Max Jacob

L'homme de cristal

Gallimard, 1967

SG