6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 17:11

 

Même aux eaux, même aux fleurs, même aux arbres

La poésie encore, avec art mensongère,

Ne peut-elle prêter une âme imaginaire ?

Tout semble concourir à cette illusion.

Voyez l'eau caressante embrasser le gazon,

Ces arbres s'enlacer, ces vignes tortueuses

Embrasser les ormeaux de leurs mains amoureuses,

Et, refusant les sucs d'un terrain ennemi,

Ces racines courir vers un sol plus ami.

Ce mouvement des eaux et cet instinct des plantes

Suffit pour enhardir vos fictions brillantes ;

Donnez-leur donc l'essor : que le jeune bouton

Espère le zéphyr, et craigne l'aquilon ;

À ce lis altéré versez l'eau qu'il implore ;

Formez dans ses beaux ans l'arbre docile encore ;

Que ce tronc, enrichi de rameaux adoptés,

Admire son ombrage et ses fruits empruntés ;

Et si le jeune le cep prodigue son feuillage,

Demandez grâce au fer en faveur de son âge.

Alors, dans ces objets croyant voir mes égaux,

La douce sympathie, à leurs biens, à leurs maux

Trouve mon cœur sensible, et votre heureuse adresse

Me surprend pour un arbre un moment de tendresse.

 

 

 

 

Jacques Delille

Œuvres complètes

Firmin Didot Frères, 1840

SG