3 avril 2016 7 03 /04 /avril /2016 07:01

 

 

                

« Les arbres se souviennent mieux que nous

  Du secret déchiré en menues étincelles :

  Il effleure parfois les lèvres d’un étang ;

  L’enfant qui rêve croit l’entrevoir.»

 

 

Philippe DELAVEAU,

Eucharis.

 

 

Lundi

 

   La mer confie son chant à certains coquillages. Dites-moi, le chant de la terre, où l'écouter, comment l'emporter avec soi ?... Le doux chant de la terre qui s'éteint quelquefois.

 

 

1

 

     Chez l’arbre, aucun souci de dominer : les plus hauts le doivent à l’espèce, à la nécessité de rencontrer la lumière.

     L’ascension est avant tout intérieure : dialogue avec le transitoire sur l’épaule des saisons, forces vives qui se résolvent en dons.

 

 

 

 

 

 

Mardi

 

    Je m'arrête sous le saule marsault : un bruit étrange. Quel est cet animal que j'ignore ? Je lève les yeux et finis par découvrir l'origine des sons inconnus. Deux branches se sont croisées, poussent l'une contre l'autre. Dès que le vent souffle, elles se blessent mutuellement, grincent. Une simple histoire de couple.

 

 

2

 

     Il naît peut-être un arbre sous l’herbe froissée par ton pas. Il te suffit d’un déplacement.Il te suffit de lever les yeux pour articuler les ombres où il s’invente, ériger sa présence dans les claires ramures d’un nuage.

 

 

 

 

 

 

Mercredi

 

      Les mots les plus simples sont comme les bourgeons : frêles,  mais féconds pour peu que la patience d’une écoute leur confie sa chaleur. Ne va pas chercher la lumière dans le poème mais dans ton regard qui lui permet d’éclore.

 

***

       L'écriture, comme un point de confluence, la cime d'un arbre dont ne serait perceptible que le vide.

 

 

3

 

      Au début de l’arbre, la goutte d’une graine. Dans l’océan des feuilles, le mouvement des marées.

     Quelle lumière secrète, dans les voiles des saisons, dresse la sève comme un mât, pour nous mener vers des rivages fruités où vivre garde un goût de sel ?

 

 

 

 

 

 

Jeudi

 

      Le ciel est noir au-dessus de Taintignies.  Le vent se lève.  L'air est lourd d'une peur délicieuse qui anime les enfants. Soudain, le tonnerre gronde, délivrant d'un seul coup la tension provoquée par l'attente. Les moutons sont plus sages. Seules les premières bourrasques de pluie les inciteront à rejoindre l'abri

 

  

4

 

      L’arbre a tant aimé la pluie qu’il tente de la prolonger encore un peu pour la terre, sa compagne, lovée à ses pieds comme un chien doux.

 

 

 

 

 

 

Vendredi

 

      Mouvement des feuilles jusqu'à l'usure de leur bruissement lorsque le vent, ignorant d'où il vient, perdu, tourne, s'affole, et que les arbres vainement dressent leurs branches, mobiles comme des bras de chef d'orchestre, dans la cacophonie soumise à l'essor du multiple.

 

***

       Ciel couleur de pomme, de prune et de framboise, pour inciter le soir à le manger, pour chanter encore l’appétit d’un jour qui s’abandonne à la terre douce du sommeil, afin que meure en paix la lumière, livrée aux baisers de son ombre.

  

 

 

5

 

         Ils ont tout donné, leurs fruits pour nos paniers, leurs feuilles pour protéger l’herbe du verger.

      Enfin libres et légers, les arbres se tournent vers le ciel, cueillent les oiseaux.

  

 

 

 

 

Samedi

 

        Loin des murs où sont scellées nos ressemblances, nos soumissions, ce qui nous lie tend parfois un fil invisible qui nous mène au-dehors, trace de nouveaux espaces à explorer.

Dans le temps même où il se dessine, le lien départage.

 

***

        La lumière se retourne comme un gant, détache les points fixes où s’arrime le temps, lève l’ancre de parfums ardents, nous invite à voyager sur l’eau d’une ivresse candide comme on passerait vers l’autre rive. Soir extrême où plus rien ne songe à rien, où l’égarement nous ouvre à l’immense qui nous fend.


 

6

 

     Tu me crois fixe. Je dérive dans les mains d’un verger qui me rêve.

     Tu me crois de bois. Je suis ailleurs, appuyé contre le silence d’une nuit qui s’obstine.

 

 

 

 

 

Dimanche

 

      Des branches du poirier monte un chant superbe.  J'ai beau lever la tête, contourner le tronc, m'éloigner, revenir, je ne vois pas d'oiseau.  Le chant est pourtant si gai, si fort, que l'on ne peut douter un seul instant d'une présence... Que le monde serait doux si Dieu quelquefois prenait le temps de faire le poirier !

 

***

       Soudain dans la lumière, une palpitation furtive, un léger frémissement, battement d’aile ou de paupière extérieur à nos yeux..

 

       Rien n’a changé. Le regard patiente, attend mais en vain le retour de ce silence étonné.

 

 

7

 

       C’est exister encore que murmure le bourgeon à l’instant où la feuille l’abandonne.

       Ce repli pointu entre des écailles closes, cette sombre humilité ramassée sur elle-même, cachent un tourbillon d’espérances que ni l’arrêt de la sève, ni les doigts glacés de l’hiver ne pourront entamer.

 

 

 

 

Philippe Mathy

Jardin sous les paupières

Le Taillis Pré, 2002

www.philippemathy.net

SG