15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 17:11
                                                                                            

 

Poème dédié au dramaturge algérien Abdelkader Alloula, assassiné le 10 mars 1994 par les islamistes en Algérie, au poète Youcef Sebti, lui aussi assassiné par les islamistes le 27 décembre 1993.

 

Mon cœur est terrifié,

une mer étrange

enlace ses vagues.

Mon cœur est terrifié

une mer essuie le goût salé

de ses larmes,

Mon cœur est terrifié,

poisson égaré en mer

dans l'attente d'une larme

tombant du ciel,

don d'un nuage vierge,

fuyant le feu,

la cendre et la tempête

qui aveugle même les enfants,

don d'une époque qu'aucun écrit n'a cité

qui n'a gravé aucun front

des temps passés.

 

Nuage, blancheur de coton

ou brillance de neige,

une mariée fuit

la nuit de noces

en quête d'un ciel

conservant encore

l'odeur de ses couleurs.

Éclair bleuté dissimulé

dans les yeux de ses filles,

arc-en-ciel

ceinture ornant la taille

d'une femme qui n'a jamais ployé la

nuque.

 

La lune, broche suspendue aux poitrines,

qui rafraîchit l'ardeur de leur feu

des mains,

des mains dressées vers le ciel

lui dérobent

les plus belles de ses étoiles.

 

Mon cœur est terrifié,

une mer profonde étreint ses vagues

effrayé par la forêt,

par les monstres et les rapaces,

terrifié par les visages

couleur corbeau,

qui font fuir le nuage,

bourgeon dans le ciel,

la promesse d'averse

et de pluie

jurent de ne pas tomber.

 

Et la graine dans sa terre

étrangle ses germes

et jure dans les yeux des disparus

qu'elle ne bourgeonnera ni ne fleurira.

 

Mon cœur est terrifié,

une mer triste

s'adosse d'une rive à l'autre

en quête d'un cœur tendre

qui apaise ses brûlures

et se love sur le linceul

des visages lumineux qui ont été ravis,

à une époque maudite

qui renie ses femmes et ses hommes

et laisse l'obscurité

percer et se faire son chemin,

ensevelir la lueur

dans un sombre puits

pour mieux l'étouffer.

 

Dans la chaleur de sa couche,

Youcef

interprète son rêve et annonce :

« Ce temps

terrorise les monstres et les démons,

vieillit les cœurs

et mûrit précocement

les enfants.

Il n'y aura ni saba ¹ ni moisson

ni lueur de feu pour nos convives.»

Youcef fasciné, au milieu de ses livres,

cherche sa voix

égorgée par un couteau rouillé

et Abdelkader enlève litham ²

en pleine lumière, en plein jour

et crie avec lejouad ³.

 

Voilà j'y suis,

ma stature dépasse votre tombe

et de mon cœur, ma voix forte

retentit tel un tonnerre,

trouble votre repos

et ôte le sommeil de vos yeux.

 

Mon pays,

je suis son lion

et je vous ferai trembler jusque dans vos

forêts

moi,

le fou,

fou par amour de son pays

où nul fou ne me ressemble,

ma stature est grande

votre tombe ne lui suffit pas.

 

La terre tourne

et même allongé,

je suis dressé,

tel un palmier

dans l'humus de la terre.

 

 

 

Zineb Laouedj

Écrits d'Algérie

Éditions Autres Temps, 1996

 

 

 

1 - Forte production agricole.

2 - Le voile, titre d'une pièce de Alloula.

3 - Les généreux, titre d'une autre pièce de Allooula.

 

 

 

Le palmier

Myriam Ben

L'arbre dans le soir n°2

Pastel à l'huile

SG