7 avril 2015 2 07 /04 /avril /2015 16:30

 

D'entre les arbres morts, la mort a fait son choix ;

le plus beau revêtu d'argent mince comme une lune,

dans l'orfèvrerie du ciel à demi ouvert ;

l'arbre aux ciselures d'orgueil,

ouvragé comme un bijou d'ancien temps,

les feuilles étincelantes dans les griffes du ciel,

le filon d'or des racines,

l'arbre élu,

                chasse végétale, tombe si claire de Dieu,

reliquaire apporté d'un coup d'aile...

D'entre les arbres morts, l'amour a fait son choix

et l'arbre de sagesse adore dans ses fleurs

l'ombre qui pèse sur le mirage entier des bois.

 

« Tu fus choisi pour être le pain de la tendresse

tu fus choisi pour apaiser le Fruit

où s'écrasent l'oiseau solitaire et le vent,

tu fus choisi pour achever Dieu dans le mal

dans cette humide  poterie de chair, Ô vertige de terre

tourbillon de l'argile encore pâle, feu de la création !

 

Je te salue arbre plein de grâce,

au-delà les étoiles ont flairé ta venue,

je suis l'oiseau messager qui te voit nu,

je t'annonce le Fruit dont la chair est de glace ;

 

je te salue arbre vivant au cœur de la mort,

vol lumineux de la nuit, aurore aux mains croisées,

la terre a découvert ce qui t'a condamné,

arbre vigilant et doux qui nous endors.

 

Je te salue arbre vibrant comme une flèche,

cyprès criard, tilleul d'agonie,

frêle acacia où le vent se dépêche,

bouleau d'enfant, peuplier qu'on délie ;

 

je te salue arbre de tous les arbres,

bois souffrant, feuillage bondissant

draperies d'écorce, bourgeon de marbre,

monument frémissant du péché inconnu,

arbre en larmes, feuillage sans appui

le vert péché éclate de sa nuit.

 

Sur les lignes de tes feuilles l'Évangile se lit,

Arbre-Roi qui n'as plus rien à nous dire,

Sous-bois du Temple, mes bûcherons martyrs,

quel incendie adorera ta Branche ?

 

Ô naissant péché ébouriffé dans le fruit,

j'entends le chant dentelé de la colombe

qui tourne autour de toi sans pouvoir y dormir

j'entends le grondement de la nuit qui retombe

comme une main épuisée sur les cordes d'une lyre...

 

Mais écoutez, tous les arbres vous parlent par la voix :

 

arbres si minces de l'aube aux bras étroits,

arbres de ruine comme un lac immobile, arbres rageurs

de la mer,

arbres exilés, arbres de joie ronds comme une lune,

arbres peu sûrs de la nuit, arbre cyclone ;

tous les arbres ont un arbre perdu dont ils rêvent,

un branchage fracassé par ordre de Dieu,

une étreinte de grand vent.

 

Dieu qui avez voulu connaître le morsure de l'Épine

sur votre Front,

Dieu qui avez poli le bois fraternel de la mort,

Dieu qui avez connu le souffle du bois qu'on travaille

jusqu'à la nuit,

Vous êtres l'Arbre et ceci est votre Branche

et cela est votre Fruit,

 

Ô sacrement abandonné dans l'azur,

Feuille bénie sur la bouche,

tout le jardin attise Dieu jusqu'à la fleur,

tous les bois se transmettent Dieu, les forêts précoces

laissent le printemps délivrer leur angoisse.»

 

 

Arbre enchaîné à la terre, tronc lié au rocher de nos pleurs

Arbre au Fruit battu par les flots, arbre nu

dont la plaie sans cesse répudiée

laisse couler un sang somptueux et fané.

 

Qui t'a livré au bec avide de la terre,

qui t'a déchiré l'Écorce jusqu'au dieu rayonnant

qui te hante.

Arbre mangé d'abeilles, de ruines et de morts,

Arbre ouvert comme une porte fracassée, torse écarlate,

souffle dur qui s'ignore,

la chaleur des Héros vient reposer en toi,

Bouche pleine du Fruit, grains de l'apothéose,

 

nous savons qui de nous suffira à ta mort ;

nous saurons faire aimer ta déchirure close

car le serpent est derrière nous plus affamé que jamais ;

 

ta blessure est lavée par les eaux de l'aurore

où l'odeur gaspillée de la terre vient nous prendre ;

 

pour une nuit perdue un jour est oublié.

 

Silence dans le Fruit, le grain ne répond plus.

 

 

Ô Dieu si rapide quand il court vers le sacrifice de l'Arbre,

sous la feuille déjà tendue, vois l'éclosion de sa colère.

 

Dieu se montre dans le Fruit plus interdit que jamais

 

Arbre profond où le Fruit brille comme une lampe votive

Dieu s'enfonce dans l'ombre et ne sait qui aimer.

 

Ô communion dans la première chair de Dieu,

chair d'extase, pulpe d'or, Christ-Fruit,

Dieu met son doigt devant la nuit

 

... et l'Arbre présente à Dieu le Fruit

dans toute sa Vérité.

 

Quiconque touchera le Fruit sera empoisonné par la Grâce

qui fond sur nous comme un oiseau de proie

quiconque touchera le Fruit sera perdu pour le Fruit

 

quiconque touchera le Fruit sera rejeté par le Fruit

et sa bouche sera amère et son cœur dévoré.

 

Déjà les rayons de Dieu traversent le Fruit

mais dans nos mains comme une tombe encore fraîche

le Fruit est notre propre ténèbre,

le Fruit d'angoisse, le Fruit noir de la Vie,

Terre d'ombre, liberté secrète de la Foi.

 

Ne touche pas à l'Arbre quand il est à feu et à sang,

on le voit dans le jardin errer seul et s'étendre,

étape d'oiseaux morts, ombres balayées de vent

on le voit recueilli dans les flaques de cendre,

taciturne, déchiré par son feuillage qui épie

jusqu'aux nuées obscures qui referment sa geôle,

l'Arbre démesuré dont les branches n'ont plus le temps de mourir

l'Arbre échappé à l'aurore, l'Arbre de guerre

armé jusqu'au Fruit,

où Dieu pourrit terriblement sans nous réfléchir,

 

Arbre errant qui, du rocher, ne voit pas son mystère ;

 

tout le jardin le brandit comme une épée,

toutes les eaux ne peuvent le désaltérer,

Arbre du Mont-Parlant,

Arbre riche de neige dans la fenaison des ombres,

Arbre de ténèbres dans la premier soleil,

le Fruit est encore maigre et ridé et désert,

le Fruit fermé sur une nuit inviolée.

 

Ô Jardin travaillé par le ciel, jardin en friches

comme il se fait tard dans le premier sillon

et comme il se fait tôt dans le Fruit qui sent bon ;

les forêts se dénouent à l'approche des biches,

les délices des herbes ont raidi la moisson,

tout le Verger rend l'âme dans les branches du Fruit.

 

Par le regard secret de la nuit

par la grande veine du serpent où le sang afflue

jusqu'à nos corps,

par le feu renversé qui se débat à pleins épis,

par le jardin effondré au beau milieu du Fruit,

le démon brûle en nous ce qu'il a adoré :

les hautes averses du silence, les fleurs au repos,

les eaux avares et les fruits infidèles

les grands élans de la Cendre, la faux...

 

Tout se déchaîne dans le Fruit qui se vide

à peine si le bord du jardin frémit,

à peine si la terreur a-t-elle retrouvé son visage

que nos mains ont saisi le Fruit

qui n'est à personne.

 

 

Que personne ne blesse le Fruit

il est passé de la joie qui s'arrondit,

tremblant pour sa graine vierge, immaculée,

achevé par sa corruption, d'une race de nuit ;

la plaie du Fruit est donnée par chaque bouche,

la blessure ruisselante est notre bouche qui se tait.

 

Ô Fruit, rumeur impénétrable du chaos,

le mal se dore en lui dans une brusque échappée de l'extase,

sous sa pulpe mûrie au soleil des héros ;

 

Fruit tout piétiné au-dedans comme une route

où la graine veille seule sur l'ennemi,

les eaux mal réveillées d'un grand déluge enfui.

 

Fruit, bouche cousue de la nuit, épopée secrète

de péché,

première étape suave du mal jusqu'à Dieu,

mal qui n'est encore qu'un fruit, mal de chair et d'ombre

Fruit-Phénix qui renaît de la cendre d'Adam.

 

Que personne ne blesse le Fruit

il est encore grondant à l'écho de la terre,

le Fruit dans le midi partagé entre le Feu et l'Eau.

 

Fruit soulevant Dieu jusqu'à nos mains,

Couleur épanouie de Sa Présence

qui porte notre soif et notre faim,

absence  féconde, Fruit qui proféra nos silences ;

 

Entends l'Arbre qui hurle dans le vent :

« pourquoi m'avez-vous abandonné ? »

 

Arbre aux joyaux d'épines,

nu dans la mort où il ne peut se reposer,

nu dans l'amour, ancienne tête de la famine,

nu dans le jardin, pose de la première ruine.

 

Blasphème fleuri, injure aux doigts de rose

 

l'ombre de Dieu s'enfuit de graine en graine

l'ombre déjà perdue sur le tronc

dans les pesants remous de sa métamorphose

l'ombre aiguë aux écailles d'or qui l'enchaîne...

 

Et le tronc pétille comme un bûcher insensé ;

l'ombre enroule sa vie autour de ce grand lacis

le poison se reprend comme un baiser dans chaque fruit ;

 

un ciel farouche hâte sa floraison,

un ciel de proie, un ciel d'un vert agacé

les trilles du serpent commencent sur la première branche.

Et l'arbre est indompté, l'arbre aux racines écumantes,

et l'arbre se débat

car chacune de ses racines est un reptile qui glisse

dans sa méditation épouvantée.

 

Au bout de sa plus haute branche l'arbre se balance

mollement dans les lentes fumeries du soir

l'azur déroule ses volutes, le ciel est libre dans l'oiseau

mais aucun ne se rapproche de ce puits empoisonné.

 

Arbre aux pieds d'argile, les branches liées par le Chant !

 

 

 

Jean Cayrol

Œuvre poétique

Éditions du Seuil, 1988

SG