27 février 2015 5 27 /02 /février /2015 14:42

 

Non, je n'ai jamais vu un arbre triste

mais je ne veux plus refléter le monde

comme un miroir ébréché,

découper les solitudes des après-midi de dimanche

en suivant la lumière qui saute de jardin en jardin,

raccommoder les bouts de mers inaccessibles

que tu m'envoies et je suis hors saison.

Le facteur a déjà vieilli et je n'ai pas encore réussi

à réconcilier le temps et le sel.

 

Parfois, je fais un éventail des cartes postales,

et je regarde de loin les façades des maisons,

pareilles à des volées d'oiseaux,

prêtes à repartir et douloureusement blanches

comme le ventre des hirondelles sur les fils

à la fin d'août dans mon pays.

Je n'ai jamais vu un oiseau triste non plus

car les oiseaux ne se nourrissent pas

comme les hommes avec une vie d'autrui pour vivre*

mais je suis fatiguée d'être à moi seule le capitaine,

le bateau et la mer, et le vents tardent.

 

Je ne sais pas si je monte ou descends

cette colline mais les matins sans toi

sont une église vide où j'entre et prie : Seigneur,

je veux seulement ce que tu veux pour moi.

Et toi, qui n'entends pas mes pleurs,

pour quoi pries-tu ? Regarde, la lumière

sous le dôme tresse un filet argenté qui m'enlace

Toi, qui pêches des nuages,

fais un peu de place dans ta mer interne

pour l'impossible étrangère que je suis

avant que le crépuscule ne tourne la clef

de ta vue.

 

C'est tout ce que je peux dire pour le monde

qui t'a amené chez moi

et avant que je prenne le chemin de retour

où ce monde sera un reflet de ce que je suis,

écoute l'oiseau dans mes yeux qui demande :

As-tu jamais vu un arbre triste ?

 

 

* Citation de Wislawa Szymborska.

 

 

 

Aksinia Mihaylova

Ciel à perdre

Gallimard, 2014

SG