11 janvier 2015 7 11 /01 /janvier /2015 09:01

 

 

                      I

 

 

Elle quitte une étrange forêt
lentement comme un thonier le port.
Ses cheveux sont câbles et lianes
sa robe est taillée dans la voilure
d'une futaie brûlée par l'automne.
Aussi loin que s'en aillent ses pas
elle apporte avec elle une odeur
de clairière d'algues de silos
de ceps tapis sous des feuilles mortes
de pipe allumée au feu des mers.
Plus tard elle est parfois reconnue
sans parfums nue au milieu des neiges
à ses yeux vagues sur fond de vase
où brillent les veillées de Noël.
La chaleur n'a pas quitté son sang
et la sève irrigue encore ses rêves.
La voici qui dort sur le rivage
près de la méduse de la lune.
La voici épave de l'hiver
échouée sur les flots des emblaves.
Elle sort de ce sommeil vêtue
de fleurs de bourgeons d'écailles neuves.
Un duvet de pollen et d'abeilles
embellit toute sa chair nouvelle.
Elle rit et fuyant le soleil
Regagne son étrange forêt.

 

 

 

                      II

 

 

Forêt dont les chablis sont couchés dans la neige
sous la nef faut-il suivre le vent qui pourchasse
le gel fauve et le givre affûtant leurs cognées ?
Au cœur des épiniers dorment les bêtes noires
quand déjà le printemps se prépare à l'éveil.

Je laisse tes doigts nus tamiser le soleil
la marche des vivants fait craquer le bois sec
mais le sommeil des morts s'enfonce avec la sève
qui se fraie un trajet de silence et de nuit
vers le delta mille fois branchu des racines.

Un pas de femme efface une empreinte griffue
l'aile fait choir le fruit un cocon se déchire
l'insecte fuit tandis que le germe s'enterre
un hérisson blessé se transforme en châtaigne
l'oiseau grouillant de vers devient graine volante.

Chaque jour dresse un tronc veiné de cicatrices
vers la nue où le sang et l'eau sont épandus.
Le souvenir se perd dans les allées touffues
les vipères de toutes pistes s'emmêlent
jamais je ne pourrai sortir de ma prison.

Je crois trouver la plaine et c'est une clairière
qui fixe son clou d'or dans l'ébène du soir
je repars je me blesse à la chair des écorces
la foule est immobile où coule ma souffrance
des lianes de peur voudraient me retenir.

Pourtant je sais que d'autres cherchent la lumière
je devine une autre captive à mes côtés.
Il suffit d'une étoile il suffit d'un regard
pour qu'un arbre s'avance aux confins du désert
pour que se lève en nous la forêt sans frontières.

 

 

 

 

Louis Guillaume

Étrange forêt

La Part Commune, 2007

 

 

Étrange forêt

Franz Marc

Paradies, 1912

Réalisé avec August Macke

Huile sur crépi, 400 X 200 cm

Münster, LWL-Museum für Kunst und Kultur

SG