1 décembre 2014 1 01 /12 /décembre /2014 07:48

 

Figuiers, figuiers mystérieux

Faits de lourd argent lisse,

Faits de doux argent immaculé dans l'air du Sud

Je dis immaculé, mais je veux dire opaque

Massif argent à chair lisse, lourd comme seuls le sont les

     membres de l'homme

Avec l'éclat de la vie,

Nus dans la sombre lumière tamisée de la vie pleine, saine,

Toujours demi-obscure,

Et suave comme les pétales des fleurs de la passion,

Comme des fleurs de la passion,

Avec la lueur demi-secrète de la fleur de la passion qui pend

     du rocher,

Grand, compliqué, figuier nu, réseau de fleurs sans tiges,

Fleur nue dans sa chair, émettant les couleurs de la vie.

 

 

Plutôt comme une pieuvre, mais une pieuvre étrange aux

     membres doux innombrables ;

Comme une anémone de mer nue, chair douce attachée au

     rocher,

Fleurissant du rocher avec une mystérieuse arrogance.

 

 

Laissez-moi m'asseoir sous le candélabre aux branches nombreuses

Qui vit sur ce rocher

Et rire du Temps et rire de la triste Éternité,

Et plaisanter sur l'Infini rassis,

Dans l'odeur charnelle de cet arbre pervers,

Qui a gardé par-devers lui tant de secrets,

Et qui a ri à travers tant d'âges

De l'homme et de ses embarras,

Et de sa tentative de se convaincre que ce qui est ainsi n'est pas ainsi,

Par devers-lui.

 

 

Laissez-moi m'asseoir sous ce candélabre aux branches nombreuses

Le chandelier juif à sept branches puant le suif, balancé par-dessus

     la falaise,

Et délivré de toute cette rectitude de suif,

Et laissez-moi noter comme il se tient.

 

 

Et le regarder pousser chaque fois vers le ciel,

Chaque fois droit vers le ciel,

Avec une merveilleuse assurance nue, chaque branche pour elle-même,

Chacune partant droit vers le ciel

Comme si elle était le guide, le tronc, le précurseur,

Déterminée à porter le cierge allumé du soleil sur la bobèche de son

     bourgeon,

Elle seule.

 

 

Chaque jeune branche

Sitôt sortie des flancs de son prédécesseur

Sans scrupule se lance

Pour tenir le cierge, le seul cierge allumé du soleil, dans sa bobèche.

Puis, de son flanc désinvolte donner naissance à un autre bourgeon.

Qui sur-le-champ jaillit pour être le seul et l'unique,

À tenir le cierge radieux su soleil.

 

Ô candélabre aux branches nombreuses, ô étrange figuier dressé,

Ô mystérieux Démos, où chaque branche est la branche maîtresse,

Chacune impérieusement plus qu'égale à chacune, l'égalité se surpassant

     d'elle-même

Comme les serpents sur la tête de Méduse,

Ô figuier nu !

 

 

Pourtant il n'y a aucun doute, chacune de vous peut être bobèche

     du soleil aussi bien qu'une autre.

Démos, Démos, Démos !

Démon aussi,

Figuier pervers, énigme d'égalité, avec tes rougissants fruits secrets.

 

 

                                                                             Taormina.

 

 

D.H. Lawrence

Poèmes

Traduits par Lorand Gaspar et Sarah Clair

Gallimard, 1996

 

 

 

                                 

 

 

 

Bare fig-trees

 

 

Fig-trees, weird fig-trees
Made of thick smooth silver,
Made of sweet, untarnished silver in the sea-southern air
I say untarnished, but I mean opaque
Thick, smooth-fleshed silver, dull only as human limbs are
    dull
With the life-lustre,
Nude with the dim light of full, healthy life
That is always half-dark,
And suave like passion-flower petals,
Like passion-flowers,
With the half-secret gleam of a passion-flower hanging from
    the rock.
Great, complicated, nude fig-tree, stemless flower-mesh,
Flowerily naked in flesh, and giving off hues of life.

 

 

Rather like an octopus, but strange and sweet-myriad-limbed
    octopus;
Like a nude, like a rock-living, sweet-fleshed sea-anemone,
Flourishing from the rock in a mysterious arrogance.

 

 

Let me sit down beneath the many-branching candelabrum
That lives upon this rock
And laugh at Time, and laugh at dull Eternity,
And make a joke of stale Infinity,
Within the flesh-scent of this wicked tree,
That has kept so many secrets up its sleeve,
And has been laughing through so many ages
At man and his uncomfortablenesses,
And his attempt to assure himself that what is so is not so,
Up its sleeve.

 

 

Let me sit down beneath this many-branching candelabrum,
The Jewish seven-branched, tallow-stinking candlestick
    kicked over the cliff
And all its tallow righteousness got rid of,
And let me notice it behave itself.

And watch it putting forth each time to heaven,
Each time straight to heaven,
With marvellous naked assurance each single twig,
Each one setting off straight to the sky
As if it were the leader, the main-stem, the forerunner,
Intent to hold the candle of the sun upon its socket-tip,
It alone.

 

 

Every young twig
No sooner issued sideways from the thigh of his predecessor
Than off he starts without a qualm
To hold the one and only lighted candle of the sun in his
    socket-tip.
He casually gives birth to another young bud from his thigh,
Which at once sets off to be the one and only,
And hold the lighted candle of the sun.

 

 

Oh many-branching candelabrum, oh strange up-starting fig-
    tree,
Oh weird Demos, where every twig is the arch twig,
Each imperiously over-equal to each, equality over-reaching
    itself
Like the snakes on Medusa's head,
Oh naked fig-tree!

 

 

Still, no doubt every one of you can be the sun-socket as
    well as every other of you.
Demos, Demos, Demos!
Demon, too,
Wicked fig-tree, equality puzzle, with your self-conscious
    secret fruits.

 

                                                                          Taormina.

 

 

D.H. Lawrence

SG