2 décembre 2014 2 02 /12 /décembre /2014 16:45

 

     À Ta clarté, Lune, cette vallée

d'amertumes est comme un lac blanc

de larmes, la nuit ; sa verdure,

comme la surface des eaux, et ses rochers,

des îlots où attendent leur liberté

les âmes exilées. Transies,

elles tremblent les pauvres !  comme les feuilles sèches

de novembre sur le peuplier noir de la rive

du fleuve qui ne repose et qui, les recueillant

quand elles tombent en son sein, les emporte à la mer.

    Ainsi attachées au bois de la croix

tremblent les pauvres âmes, sous les coups

de la bise du gouffre ténébreux,

qui emporte dans l'air leur tremblement sonore,

tel un miserere des feuilles sèches,

sanglots de passion qui ne se contient.

Les âmes forment le feuillage serré

de l'arbre de la croix, par lui unies

en fraternité d'amour, et elles tressaillent

en ronde autour de la tête couronnée

par la chevelure, noire comme la nuit,

du blanc Nazaréen ; et quand, finalement,

la bise de l'abîme les arrache

de la cime de l'arbre mystérieux,

en tombant elles viennent rouler sur le buste

blanc du Christ, et à ses pieds se perdent

dans le fleuve de sang qui les emporte

vers la mer sans fond de la vie éternelle.

     Fleuve de sang qui, à l'éclat lunaire

du cœur du Christ, dans le lit

de cette vallée de larmes emporte,

bruissant d'angoissants tourbillons,

des troupeaux d'âmes, feuilles desséchées.

Et ce sang tien sape les fondements

du bastion de cette archiennemie

de la famille humaine et qui est la mère

du dégoût et du désespoir.

 

 

 

 

Miguel de Unamuno

Le Christ de Velásquez

Traduit de l'espagnol par Roger Munier

La Différence, 1990

 

 

 

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Arbol

 


     De Ti, Luna, al claror, aqueste valle
de amarguras remeda blanco lago
de lágrimas, de noche; su verdura
como el haz de las aguas, y sus rocas
islotes en que aguardan desterradas
su libertad las almas. Arrecidas
tiemblan — ¡las pobres! — cual las hojas secas
de noviembre en el chopo de la orilla
del río que no posa, y recogiéndolas
cuando caen en su seno, al mar las lleva.
     Así del leño de la cruz prendidas
tiemblan, pobres, las almas al hostigo
del cierzo de la sima tenebrosa,
que lleva en vilo su temblor sonoro,
cual miserere de las secas hojas,
sollozos de pasion que en sí no cabe.
Forman las almas el follaje prieto
del árbol de la cruz, por él unidas
en hermandad de amor, y se estremecen
en corro a la cabeza coronada
por la melena, negra cual la noche,
del blanco Nazareno; y cuando, al cabo,
el cierzo del abismo las arranca
de la copa del árbol misterioso,
van a caer rodando por el pecho
blanco del Cristo, y a su pie se pierden
en el río de sangre que las lleva
de la vida eternal al mar sin fondo.
     Río de sangre que al fulgor de luna,
del corazón del Cristo, por el lecho
de este valle de lágrimas se lleva,
crujiendo en remolino congojoso,
rebaños de almas, ahornagadas hojas.
Y esa tu sangre zapa los cimientos
del baluarte de aquella archienemiga
de la humana familia, y que es la madre
del hastío y la desesperación.

 

 

Miguel de Unamuno

SG