14 novembre 2014 5 14 /11 /novembre /2014 09:30

   

    Départ d’Ekaterinbourg le mercredi 2 juin à 21h21, et, le lendemain, journée de train jusqu’à Novossibirsk, où l’arrivée est prévue à 18 heures.

 

    Je croyais que ce trajet serait ennuyeux, et comptais sur une journée de lecture, en piochant dans un des nombreux livres dont je m’étais muni. À peine si je pus soustraire une heure ou deux à la contemplation du paysage. Le défilé des pins, des mélèzes, des bouleaux a quelque chose d’ensorcelant. La vitesse réduite du Transsibérien donne l’impression qu’on se promène à pied ou à cheval au milieu des arbres. Comme il n’y a le long de la voie ni autoroute, ni grille de protection, ni route, ni station-service, ni garage, ni hangar, ni maison d’aucune sorte, et qu’on n’aperçoit aucun être humain, l’impression d’illimité est décuplée par la solitude immense qui enveloppe la taïga. Si intéressantes que soient les villes où l’on s’arrête, le voyage en Transsibérien, c’est d’abord le spectacle d’une nature dilatée à perte de vue et constamment dans son état sauvage.

 

    En Europe, la vue est bornée, l’extase morcelée par 1° : Le changement continuel du paysage : à des champs cultivés succède une forêt, à une plaine un relief accidenté, chaque vallée est entourée de collines ou de montagnes, etc., en sorte que l’œil, sautant d’une impression à l’autre, n’a jamais le temps d’épuiser la jouissance du même, et qu’on goûte que de petits plaisirs successifs ; 2° : la présence humaine : une maison, un homme ou une femme, une voiture se trouvent toujours dans le champ visuel, si bien que la curiosité va à ces vies innombrables fugitivement entrevues, au lieu de s’abolir dans une incuriosité libératrice.

 

    Ici, on n’attend rien, on ne cherche rien de nouveau, avec cette conséquence que tout est à chaque instant nouveau, par l’approfondissement qu’on fait du même. La beauté pure ne lasse jamais. L’Odyssée, à un degré moins intense Guerre et Paix, seraient les équivalents littéraires du voyage à travers la taïga, sans atteindre à cet affranchissement du pittoresque qui donne son plus grand prix à la forêt sibérienne. Ici, pas de détail qui retienne plus qu’un autre ; on ne détaille pas la taïga, on se laisse prendre, envoûter, annihiler par la succession indéfiniment répétée de l’identique.

 

    Il faudrait un poète comme Baudelaire pour rendre cette impression d’être dépossédé de soi-même par le recommencement ininterrompu du beau et la rumination symphonique de l’absolu. Aucun musicien, pas même Tchaïkovski dans ses compositions marquées au coin de la torture morale, pas même Rimski-Korsakov dans ses opéras panthéistes ou Scriabine dans ses Poèmes déroulés sans interruption, n’a réussi à rendre cet état de grâce permanent qu’on éprouve à regarder de simples arbres apparaître et disparaître derrière la vitre du train.

 

    Ce n’est ni gai ni triste, l’humeur psychologique n’a rien à voir là-dedans. Les yeux grands ouverts à dévorer l’espace, je n’en viendrai jamais à bout. J’admire, jusqu’à la limite de mes forces. La forêt est devant moi, dans tout l’éclat de sa présence, le pin est, le mélèze est, le bouleau est, à la fois isolé dans sa splendeur et fondu dans la masse de ses semblables.

 

    Et la mer ? me direz-vous, la mer ne donne-t-elle pas la même sensation de beauté sans frontières ? La grande différence avec la taïga, c’est que la mer est stérile, monotone, qu’elle se répète sans se renouveler. La forêt est une personne vivante, qui meurt chaque hiver et ressuscite chaque printemps. Le 3 juin 2010, elle pousse ses branches et ses feuilles avec une impétuosité bouleversante. Son temps est compté, elle sait qu’elle ne dispose que de quatre mois, avant d’être enfouie sous la neige et la glace. Elle vit de toute sa jeunesse, de toute sa vigueur. Cette palpitation vitale, je la sens dans le plus ou moins épais de la futaie, dans l’espacement plus ou moins grand des clairières, dans les nuances de couleurs, vert tendre de l’épicéa, vert foncé du pin et du sapin, bleuté du mélèze, blanc du tronc des bouleaux, variations légères indispensables à ma volupté. Pour que le même reste le même, il faut qu’il change imperceptiblement.

 

    Si j’ajoute que le train ne fait que côtoyer la frontière méridionale de la Sibérie, le long du Kazakhstan, et que la plus grande partie de la Sibérie, encore plus sauvage, s’étire vers le nord à travers la toundra désertique jusqu’aux confins polaires, la conscience de n’être qu’un minuscule atome dans cette étendue sans limites, l’ivresse de me sentir si insignifiant et de sentir si négligeables les efforts de l’homme pour dompter cette nature, la conviction que dans aucune autre contrée du monde je ne pourrais vivre une expérience aussi radicale de dépersonnalisation et de déculturation, m’ôtent le regret que nous ayons « manqué » tant de villes célèbres. Nous n’aurons visité ni Tobolsk, ni Omsk. J’aurais surtout voulu voir Tomsk, moins pour ses fameuses maisons en dentelle de bois, que pour retrouver l’emplacement du camp tartare où l’émir Féofar-Khan avait donné l’ordre de brûler les yeux de Michel Strogoff.

 

 

 

Dominique Fernandez

Transsibérien

Grasset, 2012

SG