17 octobre 2014 5 17 /10 /octobre /2014 16:01

 

Un arbre aux vastes rameaux

Regardait d'un œil d'envie

Un papillon des plus beaux

Folâtrant dans la prairie.

— Viens, ô joli petit roi

De la phalange fleurie,

Lui dit-il ; viens près de moi.

Des fleurs la tendre corolle,

Lorsque le jour aura fui,

Contre les fureurs d'Éole

Serait un bien frêle appui.

Gracieuses sur leurs tiges

Sont ces fleurs où tu voltiges ;

Mais Nature, en ses prodiges,

T'a fait plus charmant encor.

De la rose amant volage,

Viens, et mon épais feuillage

Garantira de l'orage

Tes ailes d'azur et d'or. —

 

 

Cédant à ce doux langage

Le papillon accourut

Et, sur l'écorce, pour gage,

Pondit ses œufs ; puis mourut.

Mais quand la feuille nouvelle

Revint avec le zéphyr,

On vit, en même temps qu'elle,

Du sein de ces œufs sortir

Et sur les branches courir

Des innombrables familles

De dévorantes chenilles,

Hideuses larves, par qui

Tout fut rongé sans merci.

Vains furent regrets et plainte,

Et l'arbre puissant et fort,

Se tordant sous cette étreinte,

Y trouva bientôt la mort.

 

 

Est-il besoin que je nomme

De ce drame chaque acteur ?

Cet arbre puissant, c'est l'homme ;

Et l'insecte séducteur,

C'est le plaisir, bien frivole,

Ce plaisir vers qui l'on vole,

Qu'on appelle avec ardeur,

Mais qui bientôt prend la fuite,

En nous laissant à sa suite

Tous les vices dans le cœur.

 

 

 

 

Amédée Gruié

Fables

Gaugnet et Pougeois, 1865

SG