4 septembre 2014 4 04 /09 /septembre /2014 18:36

fragments

 

                                                                              Mais à partir de riens aussi vieux, aussi altérés que le monde, le poète recompose un univers de soleils et de vies, la terre reverdit sous d'immenses forêts.

 

 

 

 

Qui parlait de linceul ? Le bruissement des eaux

Était-il un linceul et la fuite du sable

Était-ce temps perdu ou le temps éternel ?

 

Qui parlait de tombeaux ? Ils étaient de passage

Nomades arrêtés pour un bref campement

Sur la frange d'un continent dans la durée.

 

Et qui parlait du Rien ? Ils étaient renaissants

Leur force recréait des terres en litiges

Et rassurait jusqu'aux criards oiseaux de mer.

 

 

                                   *

 

 

Ils appelaient comme des sémaphores que les ouragans renversaient

Par signaux menaçants que nul ne voyait hormis eux-mêmes

Ni les nuages gonflés d'eau ni le vent de mer qui grondait

 

La terre se débarrassait d'eux. Dans l'ossuaire des choses mortes

Ils s'en allaient à reculons comme des vieillards d'opéra

Drapés dans leur grandeur, leurs voix éteintes, leurs postures

 

Sur le tapis roulant du Temps, les os des charniers ne pèsent guère,

À l'homme, on prend ses légions qui se refont en une nuit

Et l'éphémère vit son vol depuis la création du monde.

 

 

                                    *

 

 

Quel est cet homme universel qui se cache dans les racines

Quel est ce si profond secret vivant au cœur de ces Dieux morts

Et qui, dans le silence des nuits anciennes d'avant l'homme

Appelle et reconstruit le monde par le miracle de la voix ?

 

Forêts, forêts crépues, hautes cascades du déluge

Chaires molles mêlées d'eaux qui deviendrez des continents

Iles, qui dérivez sur des fleuves énormes

Caillots de boues et d'arbres verts au fil des veines couleur d'argent,

 

Quelles forces vous ont fixées et quelles forces vous arrachent,

Qui vous construit et vous divise, quel architecte fou d'oiseaux

Délire et crée, avec de la vase et des germes

Un univers où les forêts par pans entiers tombent dans l'eau ?

 

Racines, vous réconciliez la mort fugitive et les marées

Et vos monstres occasionnels n'expriment rien que l'accident,

Il y a mieux en vous que des masques et des parures

L'histoire de la mer, de la terre et du temps.

 

 

                                    *

 

 

Était-ce le Chaos rêvant sous les Pléiades

Le soleil au cordeau traçant son équateur

Ou la lune, allumant ses phases aux contrées ?

Était-ce le silence ou le sang des limons

Qui bruissait sur le fil insensible des fleuves

Jaunes et lents, ou bien le battement d'un cœur ?

 

Et les roseaux, la vase écaillée sur leurs hampes

Pour l'étiage des crues anciennes noyant tout,

Que disaient-ils ? Des oiseaux bavards qui s'envolent

D'où viennent-ils ? Dans l'éponge des marigots

On entendait le temps se craqueler. La boue

En traîne d'apparat, primitive, luisait.

 

Et les vents ? Quelle bouche malade expirait

Sur le ciel enfoncé dans ses lits de nuages

Un souffle chaud qui faisait se faner les fleurs,

Ou bien rien ? Le fleuve épais comme un Dieu-fleuve

Qui jetait à la mer sa semence et son flux

Était-ce un fleuve, ou un miroir hors de ses rives ?

 

 

                                    *

 

 

Le phénix qui s'est caché dans des domaines de silice

S'envolera le jour venu sur les désastres déchirés

Et les enfants, s'ils le voient, l'achèveront à coups de pierres

Dans la lumière d'un chemin d'où il guettait la mort des eaux.

 

Dans des bestiaires fabuleux des Dieux secrets se jouent de l'homme

Et la colonne d'un théâtre s'ouvre soudain pour un griffon

Qui l'habitait et qui réglait de son œil rond tous les passages

Invisible et perché, mais jamais découvert.

 

Les perroquets offerts aux pygmées jouaient aux aigles

Les grands rapaces foudroyés resurgissent des arbres morts

Dans les tournants et les remous les oiseaux-coureurs cherchent l'issue

Des mondes qui s'en vont, avec leurs colonies d'oiseaux.

 

Ils volent en criant sur l'île énorme qui bascule

Et suivent quelques jours les hautes branches où ils nichaient

Dans le lit chaud de l'eau fluente on voit des pattes et des plumes

Disparaître dans le silence des crues rongeuses de forêts.

 

Les bois flottés qui vont à la mer sont les cadavres

Des Personnages. Ils passent dans un voile d'eau

Vers leur destin marqué d'un bec. Les bateaux à aubes qui les rencontrent

D'un coup de sirène saluent ces Rois portés ailleurs...

 

 

                                        *

 

 

La figure du monde est toute crevassée,

Humiliée, détruite et les bouchers l'écorchent

Pareille à vous, racine, au sable des charniers.

 

Le temps qui vous dégrade en de fausses postures

Se juge mais le vent qui s'assoupit en vous

Dépose sur vos mains ses graines et ses plantes.

 

Qui donc vous croyait morte ? Un instant de repos

Mais tout est mouvement dans un piège immobile

Une halte, un dépôt bientôt dilapidé.

La mer vous reprendra pour s'user à vous plaire

Et ce torse où vivait la sève et la durée

Sous les coups des galets à nouveau sonnera.

 

Mais qu'en restera-t-il ? Des formes passagères,

De la grandeur quelques images modelées

Par le crochet, la serpe et le fléau du temps.

Ce vieux cœur qui battait sous l'écorce arrachée

Rêvait-il de calvaire ou de résurrection,

Les récifs en ont fait leur visage multiple.

 

— Je ne regrette rien, ni le douçain ni l'arbre

Ni le limon mouvant que les crues emportaient

Ni les cris des oiseaux, leurs nids, les fleurs étranges

Les cruels ostensoirs qui de mes bras tombaient

 

Je ne regrette rien. Pour devenir moi-même

J'ai tout quitté, les nuits aveugles d'avant l'âge

Les astres qui brillaient sur mes sommeils, les yeux

Qui regardaient pour moi tout autour de ma force

Le déluge des pluies, les aurores de feu

 

Et mes amours multicolores d'oiseaux-mouches.

Je rêvais de confins, de vastes embouchures

D'écueils et de brisants, ils me furent donnés,

J'ai roulé vers la mer de cascades en chutes

Mon peuple sans me voir me regardait passer

Et tordre dans le flot mes grands muscles terrestres.

L'écume m'a blanchie, les sables m'ont poncée

J'ai connu dans leur lit les tornades, les gifles

Des ouragans, jadis mes feuilles s'en lissaient.

 

Les crues m'ont déposée sur des plages d'épines

Sur d'innombrables grains dont chacun faisait mal

Mais qui étaient la proie du vent. Moi, je demeure

Dans les dunes et j'y deviens un peu de terre

Pour un arbre à venir. Écoutez-moi, je passe

Et je deviens, je suis la vie, laissez-moi faire.

 

 

                                    *

 

 

Ce n'est pas un appel des mondes morts qui monte ici de ces débris

Et les théorbes des arbres foudroyés ne résonnent pas comme des jarres

Mortuaires. Le temps qui murmure ou siffle selon les vents, la soie des nuits,

Bruissent ou se déchirent pour des amours toujours pareilles.

 

Les millénaires qui se sont couchés n'ont point péri. L'instant suffit

Pour rassembler la vie passée dans un buisson toujours vivace

Et la balle traçante du martin-pêcheur qui en jaillit

Bleue

Dit à la forêt que la forêt demeure.

 

 

                                    *

 

 

Vaine puissance, ô mort, qui te change en comparse ?

Qui t'inscrit dans un cycle où rien n'est jamais clos ?

Ce qui s'use en ton nom se reforme, une lampe

S'allumera toujours dans la nuit des veilleurs.

Toujours un homme absent renaîtra de tes cendres

Aveugle, mais vivant et te marquant du doigt,

Il mourra mais sa voix te fera prisonnière

Prise, l'insaisissable, à la nasse des mots.

 

Tu n'es rien. Tu es blanche et noire. L'éloquence

De tes ombres ne joue pas avec les saisons,

Tu ignores les ciels mêlés, l'odeur des pommes

Le bruit des voix, tu scies le vent sur tes violons,

Tu cries comme un mauvais acteur, tu te déclames

Ô mort de mélodrame et ton rideau t'emporte

Tes craies et tes fusains, tes ongles, tes couteaux.

 

Tu prends une carcasse et dans nos cages vides

Le soleil ruisselant se caille sous tes doigts

Mais tu n'as rien, plus rien, car la sève et la voix

Ont rejoint nos forêts par des chemins liquides.

 

 

                                     *...

 

 

Berger de quelle transhumance et quel gardien de quel troupeau

S'approche ici par la parole, où le sommeil et le silence

Sont de règle, et réveille ses bêtes  lasses qui dormaient ?

 

De loin semble-t-il, il vient de loin, la plage brille

Où de ses pas l'écume efface la chaîne égale qui s'inscrivait,

Prisonnier de sa propre vie à la mesure de ses distances.

 

Dans le miroir de la chaleur où l'air ondule, qui respire

Ici, la première halte d'avant la terre ? Un voyageur

Des flux et des reflux, il rêve en lui de ses ancêtres,

 

Il rêve en lui de ses enfants parmi des chaos de bois mort

Un instant rassemblés sur une grève interminable

Héritage, trésor, rose des vents, que poursuit-il ?

 

Il rêve à la durée parmi des bêtes imaginaires

Un lot de monstres-compagnons qu'il caresse sous le soleil

Pour s'endormir au creux du Temps quand ses Maisons sur lui s'écroulent.

 

 

                                        *

 

 

Voici que l'homme naît du sable et qu'il inscrit sur de l'écume

La longue trace de ses pas. Et pourquoi s'en vient-il ainsi

À la rencontre de lui-même sur cette plage où les marées

Rejettent en grondant un ossuaire de géants morts ?

 

Caresse-t-il la cuisse lisse de la Fortune

La jambe énorme des temps anciens, les paradis dans le soleil

Ou les reliques de la puissance et quels présages pour sa vie

Ou quel passé vient-il prier parmi les statues de bois mort ?

 

Ce n'est pas un désastre ici, ce sont des Rois durant leur halte

Chair et bûcher pour l'holocauste des rôdeurs

Il est venu les saluer au cours de leur pèlerinage

Et communier avec leur chair qui fut terre et fut océan.

 

Il vénère en eux ses anciens, il parle aux choses comme aux hommes

Dans son secret naissent en lui des mots perdus d'adoration

Il touche ici le cœur du monde, il vit sa fête dans sa force

Et il rêve... Était-il Arbre, était-il mort ?

 

 

                                         *

 

 

Il ne se perd pas celui qui va dans le stérile

Ou dans le bois  fuyard pour y découvrir un noyau

Et qui ausculte l'innommé, les âmes mortes

Pour faire entendre en s'écoutant un chant nouveau.

 

Il ne se perd pas l'homme de la nuit frappant les choses

L'aveugle tâtonnant dans le chaos et dans son cœur

Il y retrouve en s'écorchant à sa pierraille

Le poids du monde et les secrets de la douceur.

 

Il n'y a pas d'objet séparé. Tout continue

Et telle épave laissée là est seule désespérément

Vit dans notre œil et nous ranime, nous regarde,

En nous mûrit l'inexprimable fruit du vent,

Et dans les signes, la parole. Ainsi nous l'avons rencontrée

Immobile, scellée, nous passagers en mouvements,

Pour vivre ensemble un même jour qui lui ressemble

 

L'homme est un arbre et l'arbre mort est un enfant.

 

 

                                       *

 

 

Si je m'endormais au cœur du Rien dans des confins rongés d'eaux grises

Si je naissais dans des berceaux taillés dans le cœur des géants

Si j'avais le soleil pour dais, la nuit pour traîne et si le cœur

Du Monde résonnait avec les oiseaux sauvages dans mon cœur

 

Alors peut-être au centre de tout naîtrait une rose

Non plus un cri, mais une fleur vive dans un jardin

Et toutes les rumeurs, le bruit du ressac, le train des houles

Se tairaient pour une seule rose et son parfum.

 

Les arbres morts reverdiraient pour remonter dans leur voyage

Pour annoncer que sur les plages les hauts nuages et les vents

Ne croient plus aux Dieux morts, que tout revit dans la durée

D'une fleur d'un seul jour, que le temps partage le temps,

 

Et que tout continue et que tout recommence

Que l'intérieur regarde et parle et refleurit

Dans le silence revenu où l'on entend battre une rose.

 

 

 

 

Pierre Seghers

Poètes d'aujourd'hui, n°164

par l'auteur

Seghers, 1973

 

 

SG