25 juin 2017 7 25 /06 /juin /2017 16:01

 

                    I

 

J'aurais voulu partager l'arbre

et le bruissement de ses feuilles,

j'aurais voulu enter mes veines

aux tiennes, à tes vaisseaux de sève.

J'aurais voulu porter tes fruits

et prendre pied dans tes racines,

j'aurais voulu que la tempête

trouve un obstacle dans nos branches.

J'aurais voulu en pleine terre

partir en quête de richesses

et profiter de ta croissance.

J'aurais voulu que des étoiles

dans nos yeux croisés s'emprisonnent

et soient chaleur pour nos semences.

 

 

 

                    II

 

Il y avait toujours quelqu'un pour dire :

on ne croisera pas la source avec l'amour,

les arbres sont rongés par une peur jalouse

et vos pas à ses pas ne seront pas mêlés.

Alors j'ai réclamé silence et solitude

pour graver dans la glaise un monde de demain

et les pluies sont venues emporter mes paroles,

les rivières ont coulé salies de mes déchets.

Il y aura toujours quelqu'un pour dire :

ne confie pas ta destinée au sable,

appuie tes branches à des branches amies.

Mais le soleil est caché par ces voûtes.

 

 

 

                    III

 

Au sommet j'installe un arbre

qui veut boire le soleil

et j'effile ses racines

vers un vallon de rocaille.

Le temps passe et quelle sève

sera fleur ou sera fruit,

quelle dispute de rosée

vaincra la hâte du soleil ?

Là où l'oiseau ne trouve le repos

un passant s'arrête

et ramasse avec indifférence

une brindille pour son feu.

 

 

 

                    IV

 

Ce bois, je le touchais sans dire

et j'étais sa rugueuse surface,

les souvenirs de sa croissance

et la morsure du rabot.

puis mes doigts s'écartaient ;

je reprenais mes mains

et le bois retournait dans l'absence,

pour qui aurait-il existé ?

C'était le bois de ma bibliothèque,

c'était ma chambre de Boulogne,

c'était le 23 janvier 1968

et je voulais que vive cet objet

qui témoignait de ma propre existence.

Que ferez-vous d'un mot parmi les autres

et d'un instant dont il n'est que le spectre ?

 

 

 

 

 

Claude Ernoult

Cahiers Bleus, 1991

 

SG